«Mais pardon, Beaupertuis, je m'abandonne malgré moi à mes souvenirs. Que voulez-vous! l'esprit de nationalité enflammait alors nos poitrines, et il y avait de l'écho dans toutes les tables d'hôte quand on parlait d'honneur et de patrie. Ce monde n'existe plus; la politique s'est retirée de l'institution. Nous étions des citoyens alors, aujourd'hui nous ne sommes que des carotteurs. Le marchand de chaînes de sûreté et de pastilles du sérail est devenu notre égal: comme nous, il allume l'acheteur et fait l'article avec succès. Le voyageur ne passe plus sur les balances de nos destinées; les événements se succèdent sans qu'on s'inquiète de ce qu'il en pense. N'est-ce pas là une chute morale des plus affligeantes? Hélas! nous vivons en un siècle où tout s'en va, dieux, rois, maîtres de poste, chapeaux de castor et réverbères: est-il étonnant que le voyageur de commerce prenne le même chemin?»
XXX.
(La suite à un prochain numéro.)
Carthagène des Indes
SOUVENIR DE L'EXPÉDITION DIRIGÉE PAR LE
CONTRE-AMIRAL DE MACKAU EN 1834.
(Suite et fin.--Voir tome III, pages 74 et 128)
Nous nous mîmes en quête, parcourant l'édifice du haut en bas, ouvrant, heurtant toutes les portes, le tout inutilement. Tout un cheminant, j'appris que ces chercheurs d'aventures étaient deux officiers de l'Héroïne et le second chirurgien de l'Astrée qui, fort ennuyés de la longueur du blocus, avaient tenté l'aventure de la montagne. Nous inscrivîmes nos noms au plus haut du monastère, avec la pointe de nos poignards; puis, après nous être désaltérés à la citerne, non sans crainte d'avaler quelque crabe, nous nous préparâmes à regagner le rivage.
Nous avions inutilement fureté partout sans réussir à rencontrer quelqu'un, et certes il n'eut pas fallu un grand effort de superstition pour attribuer notre apparition de la terrasse à quelque spectre d'abbé mécontent de nos rires impies. Au moment d' entamer la descente, je voulus faire les honneurs de ma mule à l'un de ces messieurs; il n'y consentit qu'à condition de monter en croupe; mais nous avions compté sans la Nubia. A peine eut-elle senti ce surcroît d'impôt sur son échine, qu'elle mit à régimber de la plus rude façon.
Il fallut descendre sous peine d'être désarçonné, et une fois rendue à son état normal, la mule redevint docile.
Nous descendîmes un à un, la mule en tête. Je recommandai à mes compagnons d'emboîter scrupuleusement le pas avec la monture pour éviter de s'enfoncer dans les fondrières. Nous cheminâmes avec beaucoup de précaution lorsqu'un bruit croissant derrière nous, nous fit tourner la tête. Nous aperçûmes alors un cavalier roulé dans un large manteau, descendant à fond de train sur un petit cheval créole; le canon d'une carabine en bandoulière brillait derrière son chapeau de paille à large bords. Il approchait si rapidement que c'est à peine si les trois officiers eurent le temps de se ranger sur le côte du chemin. Nous avions la main sur nos armes, en garde contre quelque attaque inattendue; mais l'inconnu passa, avec la promptitude de l'éclair, au milieu de nous sans dire un mot. Il s'évanouit comme un fantôme au détour d'un massif qui bordait le sentier.