«C'est le diable! s'écria l'un des jeunes gens.

--Eh! non, reprit un autre; c'est la garnison qui va se coucher.»

Je fis part alors à ces messieurs de la recommandation du général Lopez, et Dieu sait combien de quolibets plurent sur ces malheureux Colombiens, durant le temps que nous mîmes à descendre. Quelque généreuse que soit la nation française, c'est rarement par le sarcasme qu'elle épargne les vaincus.

Arrivés sur le rivage, mes compagnons, dont les navires étaient les plus rapprochés de la côte, s'embarquèrent pour les rejoindre. Le dernier canot de l'Atalante était parti depuis longtemps, et, mouillée comme elle l'était à plus d'une lieue de la ville, je ne pouvais songer à y rentrer cette nuit. Je me rendis donc à l'hôtel du gouverneur, où je savais qu'un lit m'attendait. Tout le monde était couché, j'en fis autant, et la fatigue ne tarda pas à opérer sur mes sens un effet aussi prompt que l'avait produit le matin la lecture du Camoens.

Le lendemain de grand matin je me rendis à bord de la frégate. A peine rentré, l'amiral me fit mander; quand je me présentai à lui, je devinai, à sa physionomie sévère, qu'il se préparait à me tancer d'avoir contrevenu à ses ordres en demeurant à terre. Heureusement les détails que je lui donnai le satisfirent: en effet, tout confirmait ses espérances d'un dénouement pacifique. Peu de jours après, la réponse désirée arriva enfin de Bogota: elle était conforme au vœu et à la dignité de la France. Intimidé par le langage de l'amiral et l'attitude menaçante des bâtiments français, le gouvernement grenadin avait enfin compris qu'il était de son intérêt de céder. Voici quelles étaient les conditions imposées: 1º des excuses sur ce qui s'est passé seront faites à l'amiral à bord de la frégate portant son pavillon, en présence des officiers du consul et des principaux habitants de Carthagène; 2° le consul sera réinstallé et indemnise de ses pertes; 3º le pavillon français, réarboré sur la maison consulaire, sera salué de vingt et un coups de canon par les batteries du la place. Cet ultimatum fut accepté. En conséquence, tout fut préparé à bord de l'Atalante pour recevoir de la manière la plus éclatante la satisfaction accordée par le gouvernement de la Nouvelle-Grenade.

II faut avoir vu un navire de guerre de premier rang en grande toilette, pour s'imaginer ce qu'il y a à la fois de brillant, de majestueux, de coquet dans l'ensemble de ce pont éblouissant de blancheur, de ces caronades luisantes comme des souliers de bal, de ces vergues admirablement dressées, de ce gréement net et bien roidi sur les passavants; dans la batterie sont rassemblés auprès des pièces, à leur poste de combat, les cinq cents marins de l'équipage, vêtus de leurs chemises blanches avec de petits collets bleus et des écharpes rouges; à l'arrière, l'aspect sévère des uniformes des officiers contraste avec l'éclat du costume des matelots. Les cuivres de l'habitacle et des claires-voies, les faisceaux de piques et de haches d'abordage pétillent au soleil. C'est une pompe militaire, et le pavillon semble dérouler ses riches couleurs avec plus de majesté que de coutume. Chacun est plus sérieux; on se parle à voix basse, mais une satisfaction contenue se peint sur tous les visages, car la solennité de cette journée réveille au fond du cœur le sentiment de la nationalité, et l'on est fier d'un triompha noblement et justement acquis.

Dès le matin, tout ce qu'il y avait de Français habitant Carthagène, ainsi que les état-majors des quatre autres bâtiments composant la station, s'étaient réunis à bord de la frégate amirale. Le pont était couvert de monde. A une heure, on signala la barge du général. En un instant, tout le monde fut à son poste, et l'amiral attendit son hôte, entouré des cinq commandants de la division et de la foule des curieux.

Quand don Hilario Lopez parut sur le pont, M. de Mackau fit quelques pas au-devant de lui, l'accueillit et l'invita à descendre dans la galerie. Nous les suivîmes, et ce fut là qu'au milieu d'un silence imposant, M. de Mackau, ayant le consul M. Barrot à sa droite, écoula le discours du général colombien, qui fut fait en espagnol, et traduit ensuite en français. Le général témoigna dans les termes les plus explicites le regret qu'éprouvait son gouvernement des offenses qui motivaient la réclamation de la France, et exprima l'espoir que, par suite de la démarche qu'il faisait en ce moment, une parfaite harmonie serait rétablie entre les deux nations.

La réponse de l'amiral fut faite avec une rare dignité; en voici les termes:

«J'accepte, monsieur le général, au nom de mon gouvernement, les excuses et les regrets que vous avez reçu l'ordre de m'exprimer de la part du gouvernement de la Nouvelle-Grenade, à l'occasion des événements pénibles qui ont eu lieu à Carthagène les 27 juillet et 3 août 1833. Je me plais à penser comme vous que le temps et le souvenir de la conduite généreuse de la France en cette circonstance, ne feront que fortifier les rapports de bonne intelligence et d'amitié qui vont se trouver rétablis entre nos deux pays.»