Cette scène impressionna vivement tous les assistants. Quand le général colombien prononça les paroles de soumission qui lui avaient été dictées, une rongeur passagère colora son front pâle. C'était vraiment pitié de voir ce brave mulâtre à la figure grave, sur la poitrine de qui brillaient les médailles de toutes les batailles de l'indépendance, ainsi contraint par le devoir à s'humilier pour effacer l'outrage commis par un autre.
La réconciliation une fois scellée, la bonté naturelle de l'amiral, son exquise affabilité, adoucirent l'amertume de cet abaissement momentané. Il fit visiter l'Atalante au général, et lui en expliqua lui-même tous les détails. Celui-ci admira la belle tenue de l'équipage et du bâtiment, et put se convaincre, en examinant de près ce formidable armement, qu'en effet son gouvernement avait pris le parti le plus sage. Quand don Hilario Lopez prit congé de l'amiral redescendit dans sa barque, son départ fut suivi de la salve de coups de canon due à son rang.
Durant toute cette scène, un respect religieux mêlé d'une vive émotion nous avait tous tenus silencieux. Le bruit des conversations recommença aussitôt avec les félicitations réciproques sur l'heureuse issue de cette affaire. Bientôt après, une escadrille d'embarcations se prépara à quitter le bord à la suite de l'amiral, qui allait réinstaller le consul et rendre au gouverneur sa visite.
Les eaux bleues de la baie de Carthagène furent en un instant sillonnées par une élégante flottille de canots. C'était plaisir de voir les tentes blanches et les drapeaux tricolores ondoyer en glissant sous un ciel étincelant de lumière. On jouta de vitesse, et nous ne tardâmes pas à entrer dans la ville. Une foule nombreuse attendait au débarcadère; les balcons étaient combles de dames parées, qui semblaient, elles aussi, fort disposées à se réconcilier. Il est vrai que depuis longtemps la solitaire Carthagène n'avait reçu dans son sein une telle multitude de jeunes officiers à la tournure dégagée, à l'allure militaire, et ces dames pensèrent sans doute qu'il serait de mauvaise politique d'accueillir de si beaux garçons en ennemis.
A l'arrivée chez le consul, les couleurs françaises furent hissées sur le balcon, en grande solennité, et saluées par les batteries de la ville. Un quart-d'heure après, l'amiral se rendit, suivi de ses officiers, chez le gouverneur, qui se montra en grand uniforme, assis sous un dais, entouré, de son état-major. Les messieurs se levèrent quand l'amiral entra; ils nous cédèrent leurs sièges avec de grandes démonstrations d'amitié, et de nombreuses poignées de main furent échangées. Très-peu savaient le français, ce qui tempéra beaucoup la vivacité de la conversation; cependant, ceux qui possédaient notre langue firent preuve d'une instruction variée; l'un d'eux semblait fort au courant des fastes de notre marine: avec un raffinement de diplomatie digne d'un plus grand théâtre, il nous rappela le brillant fait d'armes d'un jeune aspirant français. S'étant trouvé appelé, par un concours de circonstances assez ordinaire à la guerre, au commandement provisoire de son brick, cet officier fut charge d'une mission importante. A peine a-t-il repris la mer, après avoir rempli son devoir, qu'un navire anglais est signalé. L'occasion était trop belle pour qu'un marin de vingt et un ans, avide de gloire, la laissât échapper. Le brick anglais est attaqué et pris au bout d'une heure d'un rude combat. Le brick français se nommait l'Abeille, l'anglais amariné par lui s'appelait l'Alacrity, et le précoce vainqueur était Armand de Mackau.
Un splendide repas fut offert à l'amiral, et de nombreux tostes à la prospérité des deux nations furent portés en cette occasion. Le soir, quand nous revînmes, par une belle unit calme, à bord de l'Atalante, la frégate anglaise qui était venue surveiller l'affaire salua le passage des embarcations par une sérénade en règle, où figuraient la Marseillaise obligée et la Parisienne. Pour leur rendre la politesse, nous entonnâmes de notre mieux le God save the King avec des voix un peu altérées par les libations de la journée. On sait que partout où s'arrête un bâtiment de guerre français, on est sûr le lendemain de voir flotter auprès de lui le pavillon de Saint-Georges. Les Anglais furent prodigues de démonstrations amicales à Carthagène, et à la Jamaïque, où l'amiral fit une ensuite courte visite, nous n'eûmes aussi qu'à nous louer de leur accueil.
Don Hilario Lopez, gouverneur de Carthagène des Indes en 1834.
Du jour de la réconciliation data pour toute la division une ère de plaisir et d'indépendance; les huit jours qui s'écoulèrent jusqu'au départ de la frégate furent une suite non interrompue de bals, de dîners et de petites fêtes. Les gracieuses Colombiennes déployèrent toutes leurs séductions pour garder aussi longtemps que possible des hôtes aussi précieux. Outre les frais d'amabilité que faisaient nos officiers dans la bonne compagnie, la facilité à dépenser, et l'insouciance propres aux marins, avaient fait de la présence de tant d'hommes une source de prospérité pour le peuple.
Ces dames avaient tellement réussi à enchaîner nos officiers que, s'ils eussent été les maîtres, beaucoup d'entre eux eussent jeté l'ancre pour longtemps dans cette Cythère du nouveau monde. Ce qui charmait le plus nos jeunes gens, après l'attrayante familiarité des femmes, c'étaient ces danses interminables, dont on ne peut jamais se lasser, parce qu'on y trouve sans cesse un nouvel aliment à la volupté et au désir. La danse espagnole ne ressemble en rien à la contredanse française, si froide et si guindée, et cela s'explique facilement: le mobile de celle-ci est la vanité; du moment où, à l'exemple du fameux Trénis, le danseur n'a plus ambitionné la gloire du pas de zéphyr et du jeté-battu, la contredanse est devenue le plus insignifiant des plaisirs. Au contraire, la contredanse espagnole semble avoir été créée pour inspirer et favoriser l'amour; le pas est toujours le même, mais très-simple; à chaque instant les mains se joignent, les tailles s'enlacent; des balancés lents et voluptueux préparent à l'ivresse de la valse, des pauses prolongées vis-à-vis l'un de l'autre donnent un champ libre à l'éloquence des regards; et, enfin, la danse terminée, le droit conquis par le cavalier de conserver le bras de sa dame, donne l'occasion aux préférés ou aux habiles d'accomplir en une soirée telle conquête qui à coûterait dans nos réunions cérémonieuses tout un hiver de travaux.