Parmi les maisons où nous trouvâmes l'accueil le plus empressé, nous comptions celle d'un vénérable sénateur de la république. Don Pedro Nunez régala les officiers d'un grand bal et d'un concert dans lequel la musique d'amateurs écorcha nos airs nationaux avec une rare intrépidité. La senorita Teresa, dont les yeux noirs et la grosse dot firent une assez vive impression sur quelques-uns, aborda la Marseillaise en français avec un aplomb et un accent qui faillirent plus d'une fois compromettre notre gravité diplomatique. Nous n'avions garde de rire, car le beau sexe se serait cette fois déclaré contre nous et la brouille eut été sérieuse. Je ne dois pas omettre de dire que le senor Nunez était un nègre pur sang et que la charmante Teresa avait le teint cuivre rouge d'une franche mulâtresse.

Expédition de Carthagène des Indes, en 1834--Entrevue du vice-amiral de Mackau
et du général Lopez, à bord de la frégate française l'Atalante.

On conçoit que nos jeunes officiers, sevrés de plaisirs par leur vie de reclus errants, s'échappassent vers la ville aussitôt que le permettait le devoir. Quelques vieux loups de mer, de ceux qui prétendent que la terre n'est bonne qu'à perdre les navires, murmuraient seuls de cette dissipation passagère et s'obstinèrent à rester à bord. Les matelots, de leur côté, couraient des bordées par bandes de quinze à vingt, semant les piastres parmi cette population affamée, qui accueillait avidement ses joyeux vainqueurs, comme une manne tombée du ciel. Parfois, le soir, je les rencontrais, lorsqu'ils regagnaient leurs canots, se tenant par le bras et occupant toute la largeur de la rue, battant les murs et lançant aux voûtes désertes du palais de l'inquisition les hardis refrains de Béranger. Les soldats colombiens les regardaient avec un étonnement stupide; jamais le contact de nos hommes ne put les faire sortir de leur sobriété habituelle. Des deux parts la discipline fut si ponctuellement observée, qu'en une occasion seulement deux ou trois matelots s'oublièrent jusqu'à rosser la patrouille qui voulait les arrêter.

Il fallut cependant partir. M. de Mackau, durant les huit derniers jours, avait pu s'assurer par lui-même de la bonne situation recouvrée par le consul et les Français établis à Carthagène. Au moment du départ, l'amiral reçut du général Lopez une lettre qui fait ressortir honorablement la noblesse de caractère et l'estime mutuelle dont firent preuve ces deux officiers supérieurs en cette difficile occasion. Cette lettre est devenue un document historique, et nous cédons à l'envie de la citer ici:

«Général,

«Il m'est très-agréable de vous offrir l'épée et le bâton de commandement qui ont été les insignes de ma vie publique. Ils n'ont d'autre mérite que d'être demeurés purs entre mes mains en tout temps et dans toutes les circonstances, pendant la guerre comme en temps de paix, et d'avoir appartenu à un soldat fidèle à sa patrie et à ses devoirs. Veuillez, je vous prie, monsieur le baron, les accepter comme une preuve de mon estime pour votre personne.

«Hilario Lopez»

Le 1er novembre, l'Atalante appareilla pour la Jamaïque; bien des soupirs se mêlèrent à la brise du départ; quelques aspirants au cœur novice encore versèrent même des larmes. Par les belles nuits du tropique, tandis que la frégate, légèrement inclinée, glissait paisible et comme immobile sur une mer murmurante, sous le souffle égal de la brise alisée, les jeunes gens couchés en groupes sur la dunette, les yeux errants sur le dôme étoilé où fuyait à perte de vue l'immense pyramide des voiles argentées du navire, échangèrent longtemps les confidences et les récits de merveilleuses aventures. Chacun emportait un souvenir de cette terre romantique. Chacun en particulier avait promis de revenir, et pourtant tous se disaient maintenant que sans doute nul d'entre eux ne remettrait le pied dans cette Carthagène mélancolique, reléguée dans un coin solitaire du globe, reflet obscurci du passé, tombeau dont l'inscription disparaît déjà sous les mangles du rivage.

Le troisième jour de notre départ, j'étais appuyé sur les bastingages, les yeux flottants sur l'Océan, qui nous enserrait de son immense anneau. J'étais triste sans savoir ce que je regrettais; quand on est jeune, l'âme prend racine partout où elle s'arrête. L'aide de camp de l'amiral, qui cherchait depuis quelque temps à l'horizon avec la lunette, me dit de lever les yeux. J'aperçus alors à une hauteur prodigieuse, tranchant sur les tons argentés du matin, des plaques blanchâtres étincelantes avec des reflets azurés. C'étaient les cimes de Sainte-Marthe, couronnées sous l'équateur de neiges éternelles, que nous découvrions à vingt lieues dans l'est. Ce fut notre dernier adieu à l'Amérique du Sud.