Gardons-nous bien de nous plonger dans cet océan d'éloquence royale, parlementaire et municipale; ce n'est pas le côté le plus neuf ni le plus divertissant de la cérémonie, et je suis profondément convaincu que les illustres orateurs qui en font annuellement tous les frais, sont eux-mêmes de cet avis. Quelle fatigue, en effet, et quelle monotonie! Si quelqu'un surtout doit sentir le fardeau de ces harangues infinies, de cette éloquence amoncelée, c'est le héros, c'est le roi de la fête. Tenir tête à tout le monde, recevoir à bout portant les discours en quatre points de tous les corps de l'État, de toutes les autorités officielles, de tous les tribunaux, de toute les corporations, de tous les représentants supérieurs de la hiérarchie publique, n'est-ce pas soutenir un assaut héroïque? Quelque grandeur, quelque éclat qu'il y ait à se trouver ainsi, pendant toute une journée, entouré de cette pompe et salué par ces hommages des organes de tout un peuple, l'homme, à n'en pas douter, se ressent çà et là et se fatigue des honneurs du souverain; et quand Sa Majesté, quitte enfin de sa tâche splendide, se retire dans l'intimité de son foyer royal, si quelque œil indiscret pouvait y pénétrer, peut-être verrait-il le roi se jetant sur un fauteuil d'un air de délivrance, et, s'essuyant le front, dire: «Ma foi, je suis bien aise d'en être débarrassé!»--exclamation qui court comme un écho, et se répète dans tout le monde officiel, après la représentation, quand chaque acteur rentre dans sa coulisse. «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» dit le discoureur qui s'est défait de la harangue qui l'inquiétait, «Je suis bien aise d'en être débarrassé!» ajoute cet autre en dépouillant l'habit solennel dont il s'était affublé en l'honneur de la circonstance, pour rentrer purement et simplement dans sa robe de chambre.

OUVERTURE DE L'EXPOSITION DE L'INDUSTRIE.

[(Agrandissement)]

Quittons la solennité de ces régions officielles, et allons en plein air bras dessus bras dessous; c'est là véritablement que se donne la fête et que quelqu'un en profite, sans apprêt et sans cérémonie. Ce quelqu'un-là, c'est le Parisien, le Parisien par foule et par multitude. Dès qu'il y a des lampions quelque part, un orchestre, un mât de cocagne et un feu d'artifice, vous pouvez compter que le Parisien ne se fera pas prier pour mettre le nez dehors. Il emmène sa femme, il emmène sa fille, et le voilà parti tout le long des quais, tout le long des boulevards, tout le long des rues, se grossissant flot par flot sur toute la route, et arrivant peu à peu à former une armée de bras, de jambes qui se mêlent et se poussent, un océan de têtes ondoyantes, les Champs-Elysées et les Tuileries reçoivent par toutes leurs embouchures cette mer houleuse. C'est aux Tuileries, en effet, et aux Champs-Elysées que la fête a choisi son arène et s'étale.

Rien n'est plus périlleux et plus magnifique en même temps que le jardin des Tuileries pendant ces heures de fête royale; le péril est d'y entrer et d'en sortir. Heureux qui peut se glisser à travers la masse humaine et compacte qui assiège les grilles et se dispute le passage! Heureux qui n'y laisse pas quel que chose, et en rapporte son habit tout entier, son pied, sa jambe et son bras sans meurtrissure! Mais enfin nous voici hors de prison; nous échappons à ce passage dangereux qui mène à la suffocation, et nous mettons le pied dans le jardin immense; la foule bruyante se disperse dans ses larges allées; elle roule tumultueusement sur les terrasses ou à l'ombre des bois de marronniers; le firmament resplendit d'étoiles; des feux allumés de tous côtés projettent leurs pâles lueurs sur les massifs de verdure. Quoi de plus beau que ces vieux arbres centenaires éclairés ainsi la nuit, que ces guirlandes de feux magiques qui se mêlent à l'azur du ciel! Cependant les parterres embaumés se parant de leurs arbustes et de leurs fleurs, les jets d'eau s'élancent en gerbes limpides, et les statues de marbre s'offrent au regard comme de blancs fantômes.

Le jardin des Tuileries ne contribue à la fête que par ses propres et naturelles splendeurs; excepté son contingent ordinaire de lampions, le 1er mai n'y ajoute rien: je me trompe, il y donne son concert. C'est bien celui-là qui se peut appeler un concert monstre; le vaste orchestre est assis sous le pavillon de l'Horloge, montrant de loin, rangée sur ses gradins, son armée d'instruments et de musiciens, la foule se presse de tous côtés autour de l'enceinte harmonieuse, comme autour d'une citadelle qu'en veut aborder à toute force et prendre d'assaut; les fenêtres et les galeries du palais se peuplent de curieux couverts d'uniformes et de croix, et la multitude infinie s'étend au loin dans toutes les profondeurs du jardin. Tout à coup le chef d'orchestre donne le signal, et alors toutes les oreilles se dressent: les privilégiés, ceux qui ont trouvé moyen de s'approcher du concert, écoutent avidement l'immense harmonie et n'en perdent pas une note; les autres s'en tirent comme ils peuvent; à mesure qu'ils se trouvent plus éloignés, le son leur arrive plus rare et plus imperceptible; et enfin il y a les disgraciés qui ont beau faire, se dresser sur la pointe du pied, ouvrir la bouche d'un air ébahi, se pencher du côté d'où vient l'harmonie, pour en recevoir quelque aumône, ils n'entendent pas plus que s'ils étaient des sourds parfaits.

La meilleure manière de jouir de ce concert à la lueur des étoiles, la manière exquise et raffinée, ne consiste pas à se ruer brutalement au pied de l'orchestre: ne vous placez ni trop près ni trop loin; trop près sent la grosse curiosité bourgeoise et le provincial affamé; trop loin vous fait courir la chance de ne rien ouïr; mais allez choisir un oranger ou un arbre placé à une distance qui ne vous permettra ni de trop entendre ni de ne pas entendre assez, et adossez-vous-y: vous ressentirez, dans cette situation, une sensation singulière et un plaisir inconnu. Cette nuit illuminée, cette verdure, cette harmonie lointaine, ce noir palais, ces marbres, ces fleurs, ces eaux, ces arbres centenaires, ces mille bruits, cette foule bigarrée et innombrable, vous font douter si vous n'êtes pas dans quelque région diabolique et charmante, si vous ne faites pas un rêve surnaturel et gigantesque.

Maintenant que notre concert est fini et que nous avons achevé notre promenade aux Tuileries, faisons un tour aux Champs-Elysées. Aux Champs-Elysées la fête est moins compassée, moins fière, moins superbe qu'aux Tuileries; elle ne se contente pas d'un concert exécuté par les premiers artistes de Paris et conduit par quelque archet de haute qualité. Les orchestres suspects semés çà et là ne lui font pas peur; l'important pour elle est qu'il y ait des orchestres, n'importe de quels Paganini et de quels Bériot ils se composent. C'est que le 1er mai se popularise aux Champs-Elysées; il ne tient pas à l'étiquette, mais à la variété; la quantité, et non le choix, préside à ses plaisirs. Le marchand de pain d'épice, le marchand de coco, le mât de cocagne, la diseuse de bonne aventure, la comédie en plein vent, la cuisine en plein air, le débit de consolation, l'escamoteur, le paillasse, le danseur de corde, les marionnettes, le chien savant, polichinelle, le serin artilleur, l'ours de la mer du Nord, la femme géant, tout ce luxe des fêtes foraines n'excite nullement le dédain du 1er mai. Il les caresse; il leur donne pendant vingt-quatre heures une ample hospitalité, de la barrière de l'Étoile à la place de la Concorde. Et Dieu me garde d'oublier le jeu de bague, l'escarpolette, le cheval de bois, le coup de poing, le tir à l'arbalète, le tir au pistolet, la loterie au macaron, qui font partie des menus plaisirs de la journée, et dont la foule se régale. L'Illustration a donné l'année dernière une description exacte de tous ces passe-temps populaires du 1er mai, y compris la grande bataille qui se livre dans le carré Marigny, sur le dos de messieurs les Anglais et autres Cosaques, ce qui me dispense de pousser plus loin ma nomenclature.

Puisque nous sommes si près du Cirque-Olympique, qui nous empêche d'y entrer? Être à la porte des gens et ne pas leur dire bonjour, n'est-ce pas une impolitesse? Bonjour, donc, Cirque mon ami; comment le portes-tu? Que fais-tu depuis que tu as quitté ton boulevard du Temple et tes quartiers d'hiver, pour planter ici ton drapeau et ta tente?--Le Cirque-Olympique, arrêtant tout court son coursier et le tenant en bride, me tint à peu près ce langage: «Hep! hep! je fais cette année ce que je faisais l'an dernier, Hep! hep! Voici Partisan qui caracole! voici Auriol qui cabriole! Mes écuyers courent bride abattue et enseignes déployées; mes écuyères passent à travers les cerceaux, Hep! hep! hep! n'en demandez pas davantage. Mon père caracolait, ma mère cabriolait: mes enfants cabrioleront et caracoleront jusqu'au jour où cabrioles et caracolades finiront avec le monde, qui doit finir.»