Ce que le Cirque ne dit pas, parce qu'au fond de l'âme le Cirque est modeste,--tous les vrais braves le sont,--c'est qu'il a recruté deux talents nouveaux, ou plutôt trois talents que nous ne lui connaissions pas. D'abord, le jeune Ducrow, d'origine anglaise, comme son nom l'indique suffisamment; Ducrow, qui est de cette grande et illustre race des Ducrow, dont la gloire, sans contredit, a dû parvenir jusqu'à vous, de cette race fameuse dans les jeux olympiques! Or, Ducrow n'a pas démérité de ses aïeux; nous n'avons point affaire à un Ducrow dégénéré, et Juvénal n'aurait pas le droit de l'apostropher de son ïambe; tout au contraire, Ducrow promet de continuer ses pères et d'accroìtre leur éclat. Ce n'est encore qu'un petit bonhomme, mais petit poisson deviendra grand, et déjà mons, Ducrow a toute la hardiesse, toute la vivacité, toute la dextérité, toute l'agilité qui annoncent les grandes cabrioles et les grandes destinées.
M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde viennent après Ducrow, et complètent le trio merveilleux. M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde dansent le pas styrien à ravir. De peur que vous ne suspectiez le certificat que nous délivrons à leur jarret, nous vous demanderons la permission de mettre sous vos yeux les pièces authentiques. Voici M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde; ne pouvant pas tout à fait vous les envoyer en chair et en os, nous vous les offrons gravés sur bois; c'est le procédé de l'Illustration. Hein! qu'en dites-vous? C'est là ce qui s'appelle un pas styrien! Quelle légèreté! quel pied vif et pétulant! quels attitudes et quels reins agréables!
Ainsi va le Cirque-Olympique, piquant des deux, avalant des sabres, grimpant, sautant, se roulant, se disloquant, piaffant, hennissant, dansant le pas styrien et mille autres pas plus ou moins chinois, et vivant de la sorte entre un balancier et un picotin d'avoine; la foule cependant l'aime comme cela, le recherche, l'admire et inonde chaque soir, en flots pressés, ses immenses amphithéâtres. Heureux Cirque, que te manque-t-il? tout cheval t'est propice, tout sauteur fait ta joie!
On voit que les Champs-Elysées sont pleins d'amusements et de merveilles; mais le grand prodige, mais la véritable curiosité qu'ils montrent en ce moment avec orgueil, c'est le magnifique bazar élevé à l'industrie, c'est la surprenante réunion des produits si divers et si variés du génie et du travail français. Pendant tout le temps que cette intéressante et formidable exposition restera visible à tout venant, les Champs-Elysées ressembleront à ces contrées tout à coup envahies par des émigrations innombrables. La France entière y passera en effet par une multitude de représentants, les uns simples curieux, les autres intéressés directement à ce grand spectacle industriel. Et quel plus beau spectacle, je vous le demande!
Les portes sont à peine ouvertes, et déjà la foule s'y précipite; c'est un effroyable encombrement. Laissons passer cette première ardeur, laissons le torrent se calmer un peu; dans ce tumulte des premiers jours, l'Illustration doit se contenter d'offrir à ses lecteurs une esquisse générale de l'exposition; or, c'est ce qu'elle fait. Regardez, messieurs, et vous mesdames, regardez; la vue n'en coûte rien. Plus tard, l'Illustration vous accompagnera dans ces vastes galeries, en examinera en détail toutes les richesses, et vous conviera à une promenade pittoresque à travers cet immense empire de l'industrie.
--Les concerts sont toujours à l'ordre du jour; on en donne de tous côtés, et les plus illustres artistes, comme les plus inconnus, s'affichent sur les murs de la ville: concert ici et concert là, concert partout. Le monde n'est pas près de finir faute de concerts, et ce n'est certes pas de ce côté que la mort le menace, à moins qu'il ne meure d'une indigestion de concerts.
Le concert du Conservatoire est toujours le plus solide et le plus recherché. Un de ces derniers jours, le dimanche 21 avril, les fervents amateurs qui suivent avec passion ces belles journées musicales ont éprouvé une agréable surprise: le Conservatoire leur a donné une grande scène lyrique intitulée le Roi Lear, de la composition de M Gustave Héquet. M. Gustave Héquet ne se contente pas d'être un critique musical des plus savants et des plus distingués; il joint, comme on voit, le fait à la parole et la pratique à la théorie. Cette scène du Roi Lear annonce un habile et ingénieux compositeur, M. Héquet a de la science et de l'âme, et avec cela on est armé pour la conquête. Qu'un théâtre lyrique tende la main à M. Héquet, et le succès n'est pas douteux. Les applaudissements donnés unanimement à cet essai de tragédie lyrique par le public de Paris le plus exercé et le plus sévère sont d'un présage excellent pour l'avenir de M. Héquet.
Mais je vous demande bien pardon; voici le feu qui prend aux pétards du 1er mai, et je sens mon bambin qui me tire par l'habit et me crie: «Papa, allons voir le feu d'artifice!» Je suis trop bon père pour envoyer promener mon illustre fils.--Adieu donc!