Bulletin bibliographique.

Les Slaves de Turquie, Serbes, Monténégrins, Bosniaques, Albanais et Bulgares, leurs ressources, leurs tendances et leurs progrès politiques; par M. Cyprien Robert. 2 vol. in-8.--Paris, 1844. Jules Labille. 15 fr.

Droit d'un séjour de plusieurs années parmi les Slaves d'Orient, cet ouvrage a pour but, nous apprend son auteur, de faire connaître ses huit millions de montagnards qui couvrent les Balkans de l'Adriatique à la mer Noire. On s'est proposé de décrire leur état actuel, leurs mœurs privées et politiques, leurs provinces, leurs villes; d'exposer les ressources de leur sol, leur commerce intérieur et extérieur, et les avantages qui résulteraient pour l'Europe de leur régénération. En racontant l'histoire contemporaine de ces belliqueuses peuplades, on indique par quels moyens elles seront rendues à leur constitution naturelle et à l'existence politique qu'elles réclament depuis quarante ans, par tant d'insurrections ou mal comprises ou totalement ignorées parmi nous.

«Les représentants des grandes puissances aux conférences de Londres ont résolu, il y a dix ans, ajoute M. Cyprien Robert, de la manière la plus fausse et la plus malheureuse la question de la Grèce, parce qu'ils ont voulu la résoudre à huis clos et sans le concours de la discussion publique de tous les intérêts. Il importe que la même faute ne soit pas répétée pour la question slave, qui remplace aujourd'hui la question grecque, si tristement ajournée. C'est dans le but de signaler les écueils, d'éclairer l'opinion publique sur la face principale de la question d'Orient, et sur le moyen de la résoudre sans rompre l'équilibre européen, que cette publication a été conçue. On a cherché à saisir et à développer les idées d'après lesquelles ces peuples sont destinés à agir; on a voulu à la fois annoncer ce qui se prépare en Orient, et commenter les événements incompris qui s'y sont passés depuis un demi siècle. Ce livre deviendra, nous l'espérons, un guide pour les voyageurs, un manuel pour les diplomates, et un recueil de documents nouveaux pour tous les amis de l'histoire, de l'ethnographie et de la littérature.»

Les Slaves de Turquie se divisent en six livres principaux, précédés par une introduction. M. Cyprien Robert s'est d'abord efforcé de nous faire connaître l'état actuel et les mœurs privées et politiques des peuples divers qui composent la grande famille gréco-slave. Après un aperçu général sur ce monde trop peu connu, il décrit ses principaux États, il expose leurs ressources et leur avenir, leurs tendances sociales et leurs rapports avec l'empire d'orient, les productions de leur sol, leurs systèmes de culture, leurs arts, leur industrie et leur commerce. A une peinture animée des aspects pittoresques de ces pays, succèdent ensuite des détails pleins d'intérêt sur les superstitions, les usages et les fêtes populaires des habitants; enfin, leurs mœurs politiques, leur constitution naturelle, le système fédéral, les octrois et les douanes turques, la chute du commerce français et les moyens de le relever en orient, remplissent les deux derniers chapitres de cette introduction.

Les divisions politiques de la péninsule gréco-slave sont, comme M. Cyprien Robert le fait remarquer, des divisions toutes naturelles, déterminées chacune par un groupe de montagnes, avec l'ensemble de plateaux qu'il supporte, et de rivières ou de bassins qui en émanent; à l'abri de chacun de ces groupes, une nation se trouve établie avec ses diverses tribus, qui forment autant de provinces: ces grandes divisions territoriales, au nombre de cinq, sont: au sud, la Romélie, qui comprend tout le pays des Donnoi, ou des Grecs; à l'ouest, vers l'Adriatique, les trois provinces dites d'Albanie; au nord-ouest, les vastes contrées formant autrefois le royaume serbe, et connues aujourd'hui sous le nom d'Hertse-Govine, Monténégro, Bosnie, Croatie et Serbie; à l'est, les nombreux pachaliks de l'ancien État bulgare, situés le long de la mer Noire et du Danube; enfin, de l'autre côté du fleuve, la longue région appelée Moldavie et Valachie, qui, impuissante si elle est isolée, devient formidable et florissante, si elle s'allie, comme boulevard, à un grand empire.

Ces cinq parties de la Turquie d'Europe, si naturellement distinctes que jamais aucun pouvoir n'a pu et ne pourra les confondre dans l'opinion de M. Cyprien Robert, sont occupées par cinq nationalités, toutes à peu près d'égale force, mais on prédomine numériquement la race slave, puisqu'en Turquie seulement la population slave s'élève à près de huit millions. Cette population est partagée, il est vrai, en deux peuples qui diffèrent complètement de goût et de tendances, les Bulgares et les Serbes. Les Bulgares, au nombre de quatre millions et demi, n'aiment que la paix et l'agriculture; les Serbes, qui, non compris ceux d'Autriche, sont, dans la seule Turquie, deux millions cinq cent mille, aiment surtout la vie aventureuse du guerrier et du pâtre. Mais les uns et les autres ont juré d'être libres, et dans leurs luttes pour l'indépendance, ils trouveraient, s'ils étaient vaincus, comme leurs alliés les Moldo-Valaques, l'hospitalité chez les montagnards du sud. M. Cyprien Robert a consacré les cinq premiers livres des Slaves de Turquie aux principales branches de ces deux peuples, les Monténégrins, la principauté de Serbie, les Bosniaques, les quatre Albanies et les Bulgares.

Chacun de ces livres est divisé à son tour en cinq ou six chapitres. AM. Cyprien Robert décrit d'abord le pays, il expose son organisation politique, il peint ses mœurs de ses habitants, il raconte leur histoire, et enfin, après avoir résumé leur situation actuelle, il nous apprend quel peut et quel doit être, selon lui, leur avenir.

Le livre VI et dernier a pour titre: l'Union bulgaro-serbe. M. Cyprien Robert paraît ne pas douter que cette union n'ait lieu tôt ou tard.» C'est une admirable combinaison de la nature, dit-il, qui a rapproché la nation turbulente et toujours prête au combat des Serbes, de la race non moins vigoureuse, mais plus paisible, des industrieux Bulgares. L'un de ces peuples ne peut former sans l'autre une société complète; mais l'un supplée à ce qui manque chez l'autre, et tous les deux réunis peuvent se passer du monde entier. On trouverait difficilement deux nations dont le parallèle prêtât à un plus riche développement d'antithèses et d'analogies. C'est surtout quand on passe de la butte du pâtre serbe de Macédoine à la cabane du laboureur bulgare de la Romélie, qu'on est frappé de la différence des mœurs. Le Serbe est sans doute d'une nature plus élevée; il a un sens plus délicat pour la poésie, un amour plus ardent de la gloire, un costume plus riche, une plus ferme conscience de sa nationalité. Dans son humble résignation, le Bulgare possède cependant des vertus solides qui manquent à son brillant voisin: il sait mieux éviter les extrêmes; il est plus sérieux, plus constant dans ses entreprises; doué de moins d'imagination, il l'emporte par les qualités du cœur Il est loin, d'ailleurs, de manquer de courage. Dès qu'il aura une patrie à défendre, il combattra avec intrépidité.... Aucun obstacle sérieux ne s'oppose, dès à présent, à ce que les races serbe et bulgare combinent leurs intérêts, et se prêtent un mutuel secours pour résister à leurs ennemis communs, qui évidemment ne sont plus les Turcs, désormais trop affaiblis, mais les grandes puissances voisines.»

Dans le dernier chapitre de son sixième livre, M. Cyprien Robert résume les résultats qu'aurait, dans son opinion, l'union bulgaro-serbe pour l'empire ottoman et l'équilibre européen.--Ne pouvant pas le suivre sur le terrain dangereux de la politique, nous nous contenterons de citer les deux phrases qui terminent son ouvrage: «Une invasion et la prise de Constantinople par les Russes ne feraient qu'ajourner pour un temps meilleur la coalition libératrice des Serbes et des Bulgares. Tant que ce fait primitif et inhérent même des deux peuples n'aura pu devenir un fait légal et public, l'agitation continuera de se propager dans l'ombre, et la question d'Orient ne sera pas résolue.»