Colbert, après eux, est celui de tous les ministres des rois de France qui s'est le plus occupé de l'industrie. Il sentait profondément que le travail est la véritable force des États, il a favorisé l'agriculture, principalement par des réductions d'impôt. Il a mis en œuvre tous les moyens propres à protéger l'industrie et à lui ouvrir de nouveaux débouchés. Il appelait en France les manufacturiers et les savants les plus célèbres des pays étrangers, et sous son administration, en moins de vingt années, la France égala l'Espagne et la Hollande pour la belle draperie; le Brabant, pour les dentelles; l'Italie, pour les soieries; Venise, pour les glaces; l'Angleterre, pour la bonneterie; l'Allemagne, pour le fer-blanc et les armes blanches, et la Hollande, pour les toiles. Le canal du Languedoc était mené à bonne fin; enfin, Colbert fit paraître l'ordonnance de 1664, code commercial de la France pendant plus d'un siècle. Il fit rédiger, sous le titre de règlements, des traités complets, où les procédés de fabrication étaient décrits avec le soin le plus minutieux. Malheureusement les corporations immobilisèrent l'industrie au moyen de ces instructions, qui devinrent leurs règles, et des règles fixes et invariables fermant la porte à toute innovation, à toute invention, et ôtant par suite à l'industrie son plus puissant stimulant, la possibilité de la concurrence. C'est ainsi qu'une chose excellente en principe et dans l'intention de son auteur devint une force retardatrice du progrès industriel.

Après la mort de Colbert, le mouvement commercial et industriel s'arrêta. Un coup funeste d'ailleurs pour l'industrie, coup si funeste qu'aujourd'hui même la France en sent encore la portée, la révocation de l'édit de Nantes, vint frapper le commerce de la France. Plus de cinquante mille familles sortirent du royaume, allant porter chez les étrangers les arts, les manufactures et les richesses de leur ingrate patrie.

Une des grandes entraves au développement de l'industrie était, nous venons de le dire, rétablissement des corporations prenant pour règles les instructions rédigées par Colbert. Un ministre de Louis XVI, Turgot, le sentit, et il eut le courage de proposer et le bonheur de faire sanctionner et enregistrer l'édit de 1776, qui proclame l'abolition des jurandes et maîtrises. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée: deux mois après, l'édit était rapporte, et Turgot forcé de donner sa démission. Cet acte de honteuse faiblesse de la part du roi, loin de conjurer l'orage qui grondait de tous côtés autour du trône, ne fit que lui donner de nouvelles terres et, disons mieux, de nouveaux et plus plausibles motifs. Quoi qu'il en soit, bien que Turgot ait succombé dans la lutte, c'est à lui qu'on doit reporter l'honneur de la chute des corporations qui n'eut pourtant lieu que quinze ans plus tard. Turgot fut plus heureux dans l'exécution d'une autre mesure d'une importance immense pour l'avenir agricole de la France, la suppression des douanes intérieures et la libre circulation des grains; on lui doit aussi l'édit sur la libre circulation des vins, sur la suppression de la corvée et la confection des routes à prix d'argent.

Le commerce extérieur était enlacé à cette époque d'une multitude de liens qui, sous le nom de tarifs de douanes et avec la prétention de protéger les nationaux, livraient le marché français à une contrebande effrénée. Un traité intervint en 1786 entre la France et l'Angleterre; ce traité, en laissant subsister quelques prohibitions, remplaçait les autres par des droits calculés sur le taux auquel s'opérait la contrebande, tarif suffisamment protecteur, puisque malgré la contrebande, nos fabriques faisaient des progrès évidents.

Enfin vint la révolution, qui devait donner l'essor le plus brillant à toutes les libertés; ainsi l'égalité devint la loi, la division des propriétés, la constitution de l'unité française sont dues à l'assemblée constituante. En deux ans cette assemblée se signala par une foule de mesures favorables au développement de l'industrie et du commerce. En 1790, fut décrétée la suppression des traites ou douanes intérieures, tous droits seigneuriaux et féodaux sur la circulation, la vente, le magasinage et la manutention des marchandises. La même année furent décrétées la propriété des découvertes et perfectionnements industriels, et la loi des brevets d'invention, et enfin, en 179, la constituante vota l'abolition des jurandes et maîtrises, et établit en même temps un droit de patente sur les fabricants et industriels de toutes les classes. Plus tard elle vota le tarif des douanes en se basant sur les principes suivants:

1º Affranchir de droits tes productions les plus indispensables à la subsistance et les matières premières les plus utiles aux fabriques nationales;

2° Imposer à l'entrée des droits d'autant plus forts sur les produits des fabriques étrangères qu'ils sont moins nécessaires à la fabrication ou aux fabriques nationales, ou qu'ils ont reçu à l'étranger une valeur industrielle nuisible aux fabriques du même genre que possède le royaume;

3° Favoriser autant que possible l'exportation du superflu des productions de notre sol et de notre industrie, et retenir par des droits les matières premières utiles à nos manufactures.

Tel est l'ensemble des grandes mesures qui signalèrent l'existence de l'assemblée à laquelle la France doit les premiers pas qu'elle ait faits dans la liberté et les premières bases sur lesquelles elle a fondé sa grandeur future. A ce moment, d'ailleurs, commence la grande lutte de la France contre l'Europe, lutte dont la partie commerciale devait se personnifier dans le blocus continental. La crainte des invasions étrangères a fait surgir comme par enchantement des arts tout nouveaux en France. La fabrication des fusils, des armes blanches, du salpêtre, de la poudre, des bouches à feu, fut ou créée ou renouvelée à cette époque. De là date également l'alliance intime de la théorie et de la pratique, de la science qui guide l'application, de la fabrication par des procédés rationnels; la routine est abandonnée de tous côtés; les faits chimiques et mécaniques, mieux étudiés, mieux connus, la remplacent. A la Convention sont dus l'organisation de l'École Normale, de renseignement au Muséum d'histoire naturelle, le Conservatoire des arts et métiers, le bureau des longitudes, et enfin la création d'une école qui a rendu à la France tant d'immenses services, de l'École Polytechnique.

Nous passons sous silence les jours mauvais où le système prohibitif reparut dans toute sa force; à ce moment, où la haine des étrangers était profondément enracinée dans l'esprit français, on faisait entrer précieusement dans les mœurs toutes les mesures qui semblaient devoir leur être préjudiciables.