Bijouterie: Bracelet par M. Morel.

répondu à l'appel qui leur a été fait, sans nous préoccuper en ce moment du plus ou moins de perfection apportée par l'artiste à son œuvre, par l'industriel à sa fabrication, disons que l'une et l'autre de ces deux expositions, celle qui finit et celle qui commence, celle qui ne s'adresse qu'aux sentiments les plus élevés de l'homme et celle qui parle plus spécialement à son intelligence, que ces deux expositions sont bonnes à voir, et que c'est un des plus imposants spectacles, un des fruits les plus admirables de l'état de paix dans lequel nous vivons et de l'essor qu'a pris l'esprit humain, que cette réunion d'hommes remarquables à un titre quelconque, qui, à un jour donné, ont quitté le fond des provinces les plus reculées, pour venir s'exposer aux regards de tous, et se faire juger par leurs rivaux et leurs concitoyens.

D'autres ont rendu compte aux lecteurs de l'Illustration de l'exposition de peinture, et signalé à leur attention les ouvrages remarquables du Salon: à nous maintenant de les promener dans ces vastes salles où se presse aujourd'hui le public, et d'indiquer, bien sommairement il est vrai, les produits qui nous ont semblé dignes de notre juste admiration. Notre tâche a été rendue singulièrement difficile par les retards qu'a subis le transport des objets qui doivent figurer dans cette exposition, et qui, à l'heure où nous écrivons, ne sont pas encore tous placés, étiquetés et numérotés. Pour la peinture, un terme fatal est indiqué, passé lequel les portes sont impitoyablement closes au retardataire, et le jour de l'ouverture, la foule arrive et voit les tableaux rangés avec ordre: elle peut faire son choix et distinguer telle ou telle œuvre. Il n'en a pas été de même pour l'industrie: le 1er mai, les salles de l'exposition étaient encore dans un désordre difficile à décrire; les seuls objets que le public ait pu examiner étaient les machines; partout ailleurs des barrières s'opposaient au passage des curieux, qui, désappointés, refluaient, au milieu des locomotives, des pompes et des machines à tisser. Ce n'est donc pas encore l'impression générale que nous a causée la première vue de l'exposition que nous pouvons exprimer à nos lecteurs.

La vue d'ensemble nous manque, et nous sommes obligés de nous en tenir aux détails, qui, eux-mêmes, ne sont pas encore fort nombreux. Une autre difficulté que nous devons signaler consiste dans la manière dont est rédigé le livret de l'exposition. Le désordre y est tel qu'il est impossible de se rendre compte de la quantité d'objets de la même catégorie, à moins de se livrer à un travail long et minutieux. Les exposants y sont rangés, nous le supposons du moins, par ordre d'arrivée; les produits ne sont pas classés: cependant rien n'était plus facile, et nous ne concevons pas que, pour une exposition prévue depuis cinq ans, ordonnée depuis six mois, les listes d'exposants n'aient pas été envoyées en temps utile pour qu'il fût possible de les classer suivant les catégories qui ont présidé au choix du jury d'examen. Nous serons donc obligés, malgré notre bonne volonté, de rendre à tous et à chacun la justice qui leur est due, d'en passer sous silence, et peut-être des meilleurs. Nous ferons comme l'abeille qui va butinant de fleur en fleur, trop heureux si nous parvenons à amasser assez pour satisfaire la juste curiosité de nos lecteurs.

Une première indication nécessaire pour guider les visiteurs dans la promenade industrielle à laquelle nous les convions est celle des galeries où le directeur de l'exposition, plus intelligent que le rédacteur du livret, a réuni les produits de chaque branche d'industrie.

La galerie du milieu, ou cour couverte, renferme les machines; chèvres, cabestans, locomotives, modèles de chemins de fer, chaudières, voitures, machines à filer, à tisser, à faire le papier, et en général les produits encombrants. Les quatre autres galeries sont formées de quarante-deux travées triples à double galerie, avec une table au milieu. La galerie du nord est occupée par l'orfèvrerie, les bronzes, les instrument d'optique, de mathématique, de musique, l'horlogerie, les armes, les cristaux; la galerie de l'est contient les porcelaines, les faïences, les poteries de toute espèce, les papiers peints; la galerie du midi, les étoffes précieuses; celle de l'ouest, les meubles, les objets d'art et de luxe. Tel est le magnifique ensemble que doivent présenter ces galeries, quand tous les produits seront classés et arrangés symétriquement. Le Palais de l'Industrie est, de plus, entouré d'une balustrade qui laisse, outre la promenade des Champs-Elysées et l'enceinte, un espace de dix mètres de profondeur, où l'on voit déjà des tentes, des pompes, des bestiaux envoyés par l'agriculture, innovation qui va prendre un grand développement. Tout le pourtour de cette balustrade est en outre éclairé pendant la unit par trente-deux lanternes, d'après le système de MM. Busson et Rouen.

Nous avons donné à nos lecteurs, dans un article précédent, le chiffre des industriels admis aux précédentes expositions; le nombre en est encore augmenté en 1844: il est de 3,963. Plus de 5,000 s'étaient fait inscrire, mais les jurys d'admission ont cru devoir en repousser un certain nombre dont les produits ne présentaient pas les conditions nécessaires: peut-être même, autant que nous avons pu en juger par un premier aperçu, auraient-ils dû se montrer plus sévères dans leurs choix, et ne pas laisser envahir les galeries par une foule de productions indignes d'y figurer.

Avant de commencer avec nos lecteurs notre exploration à travers les vastes galeries dont nous venons de leur indiquer les divisions principales, il n'est peut-être pas hors de propos de jeter un coup d'œil rapide sur l'histoire générale de l'industrie en France, nous pourrions presque dire de l'industrie dans tous les pays civilisés. En effet, partout elle a suivi la même marche, passé par les mêmes phases, grandi et vécu de la même manière. Nulle dans le premier âge des peuples, quand la force est le droit, quand la seule matière nécessaire à l'existence de chacun est pour ainsi dire le fer, elle prend naissance dans les besoins plus développés, dans les distinctions de castes, qui donnent pour lot aux uns de se battre sans travailler, et aux autres de travailler sans se battre. L'industrie est d'abord un commerce d'échange; l'invention d'un signe particulier, représentatif d'une valeur purement de convention, de la monnaie, lui donne un caractère différent, bientôt les besoins du luxe et les raffinements de la civilisation lui impriment un essor remarquable; le commerce devient industrie; les systèmes de douanes et de tarifs donnent une immense valeur aux productions d'un pays, et lui permettent d'aborder les marchés étrangers. Alors la science de l'industrie entre dans le domaine de l'économie politique. Ce ne sont plus les commerçants qui la pratiquent et l'enseignent; il ne sont plus que des instruments dociles entre les mains d'un gouvernement éclairé.

Telle est ou au moins telle doit être l'industrie. Voyons si en France elle a suivi la marche que nous venons d'indiquer sommairement. Nous ne la prendrons pas à son berceau, ni même à la première trace qu'elle a laissée dans l'histoire. Notre cadre ne le comporterait pas, et d'ailleurs les développements que cette étude nécessiterait ne pourraient trouver place ici. La véritable ère de notre industrie date de l'époque où tant de grandes choses ont commencé en France, de celle de l'émancipation et de la régénération sociale. Avant ce moment, elle a seulement servi à faire naître, à propager et à hâter la maturité des idées libérales, de la suppression des privilèges.

Deux grands hommes cependant, Henri IV et Sully, érigent en maxime de gouvernement la nécessité d'encourager l'industrie, le commerce et l'agriculture. Labourage et pâturage sont les deux mamelles de l'État, disait Sully, et dans sa conviction rigide, il ne négligeait rien pour les aider. Henri IV étendait davantage et sur d'autres branches d'industrie sa royale protection. Il plantait des mûriers, il dotait le royaume de diverses manufactures de tapis de Perse, de glaces de Venise, etc., et surtout, titre immortel de gloire, il prêtait son appui à la construction du premier canal à point de partage conçu et exécuté en France, du canal de Briare.