Si vous voulez avoir des renseignements fidèles sur les habitudes de l'audience, sur tout ce qui se rattache à la police correctionnelle, approchez-vous discrètement de cette bonne et respectable figure de rentier qui cause là-bas, tout près du barreau, avec un de ces questionneurs ébahis qui viennent pour la première fois dans l'enceinte d'un tribunal, et pour qui tout est sujet d'étonnement et d'informations incessantes.
Le vieux monsieur qui répond avec une complaisance si bénévole aux mille points d'interrogation que lui pose son voisin, n'est ni un témoin, ni un plaignant, ni, encore moins, un prévenu. Aucun devoir, aucune fonction, aucun intérêt de chicane ne l'appelle dans le prétoire, et pourtant il est plus exact, plus fidèle à l'audience que les journalistes, les huissiers, les juges et les grands municipaux. Dès l'ouverture des portes, on le voit entrer des premiers, se placer invariablement derrière le banc des avocats, appuyer ses deux mains sur sa canne, son menton sur ses deux mains, attendre patiemment l'entrée du tribunal, prêter une attention soutenue aux débats, aux plaidoiries, aux réquisitoires, approuver ou blâmer silencieusement chaque jugement prononcé, et ne sortir de la salle que le dernier. Cet honnête vieillard est l'habitué de la police correctionnelle. Petit commerçant retiré des affaires, vieux célibataire sans famille, n'ayant dans son intérieur d'autre société que son chat et son serin, trop vertueux pour hanter les commères ses voisines, trop rangé pour fréquenter les cafés et se livrer aux coûteux passe-temps du domino ou du tric-trac, trop inoffensif citoyen pour prendre quelque intérêt à la polémique des journaux, il s'est créé une distraction, une occupation, je dirai presque un devoir quotidien, en s'imposant le singulier plaisir d'assister aux débats de la police correctionnelle, et d'y assister tous les jours avec une régularité, une ponctualité vraiment édifiante et curieuse!
Il se plaît, en attendant l'ouverture de l'audience, à prêter l'oreille aux propos des voisins, à se mêler à leurs conversations, à leur donner des renseignements officieux, à les instruire sur les habitudes du tribunal, à leur faire en un mot les honneurs de l'audience.
«Monsieur, dit-il et répète-t-il presque chaque jour au témoin que le hasard lui a donné pour voisin; vous voyez la droite du tribunal, c'est-à-dire à votre gauche, cette estrade entourée d'une cloison à hauteur d'appui: c'est le banc des prévenus, c'est là que viendront se placer, à tour de rôle, les prisonniers que l'on va juger dans un moment.
--Mais, monsieur, je n'y vois encore qu'un garde municipal; où sont donc les prisonniers?
Voiture appelée panier à salade, servant au transfèrement des prisonniers.
--Je vais vous le dire, monsieur; ne remarquez-vous pas que cette étroite enceinte parquée, qui forme le banc des inculpés, est percée dans le mur d'une petite porte jaune?
--Parfaitement, monsieur.
--Cette petite porte conduit par un étroit escalier à une étroite chambre à peine éclairée, à peine aérée, où sont transférés les inculpés en état d'arrestation préventive qui seront jugés aujourd'hui. On appelle cette espèce de cachot la petite souricière. Avant d'être entassés dans ce bouge malsain, les prévenus ont fait une halte dans la grande souricière, qui est située dans les caves du Palais-de-Justice, à une profondeur de cinq ou six mètres au-dessous des dalles de marbre de la salle des Pas-Perdus.