--J'attendrai.

--Vous ne pouvez rester là; mettez-vous à la queue.»

Ne répondez pas, ne répliquez pas; le garde municipal est ennemi des colloques; n'ouvrez même pas la bouche, une simple velléité de dialogue lui paraît un attentat à ses épaulettes de laine rouge dans l'exercice de leur consigne, et la crosse de son fusil, la vigueur de sa poigne, le violon du poste voisin, seront les arguments irrétorquables par lesquels l'honnête gendarme croira devoir répondre à une pacifique intention de résistance.

Croyez-moi, il est plus sage et plus prudent d'obtempérer à la consigne, si peu gracieuse qu'elle soit dans sa forme. Par exemple, en redescendant l'escalier armez-vous de philosophie; vos allures de conquérant ont froissé tantôt bien des amours-propres, vous subirez à votre tour la peine du talion; un gros rire railleur accompagnera votre retraite Heureux si vous en êtes quitte à si bon marché, et si, parvenu au bas de l'escalier, vous retrouvez votre redingote entière, et le contenu de vos poches intact.

Mais ne perdez pas courage pour ce premier échec; il vous reste encore un second assaut à tenter. Au pied du grand escalier de pierre, tout à l'angle de la salle des Pas-Perdus, ne voyez-vous pas une sorte de voûte sombre et ténébreuse qui s'enfonce dans le flanc du monument? avancez lentement, à tâtons, dans cette obscurité profonde, vous finirez par vous heurter, tout au fond, à un petit escalier noir, roide et délabré, qui monte en spirale vers une région moins opaque où règne une sorte de demi-jour douteux. Grimpez à cette échelle tournante, arrêtez-vous à la première porte qui s'offrira à vous, et sonnez avec discrétion, cette porte est la porte secrète, l'entrée particulière, l'entrée de faveur de la sixième chambre.

Un garçon d'audience, en habit bleu, en cravate blanche, aux manières douces et polies, complètement étranger à la gendarmerie départementale et municipale, entrouvrira la porte et vous demandera ce que vous désirez.--Comme votre désir n'est qu'un simple désir de curiosité, gardez-vous bien de ne pas mentir. L'honnête garçon se verrait forcé, quoiqu'à regret, de vous fermer doucement la porte sur le nez. Mais à l'aide d'un petit mensonge tout à fait inoffensif, en alléguant que vous êtes le client d'un avocat, le cousin d'un plaignant, ou l'ami intime d'un témoin, la porte vous sera courtoisement ouverte, et vous serez tout doucement introduit dans la salle d'audience de la sixième chambre de police correctionnelle.

La porte par laquelle vous venez d'entrer conduit à la chambre du conseil et à la salle d'attente des témoins. Au-dessus de la porte est un ornement en relief, représentant la figure allégorique de la Vérité, tenant à la main son symbolique miroir. La porte principale est surmontée aussi d'une allégorie de la Justice: la figure est à demi couchée, sa main gauche tient les classiques balances; un glaive flamboyant brille dans sa main droite. Ce terrible attribut nous semble manquer de justesse, en égard à la localité. La police correctionnelle ne happe pas avec le glaive; elle punit par la privation de la liberté; ainsi un trousseau de clefs eût été sans doute un emblème plus exact et plus vrai dans la main de la Justice correctionnelle, que cette fantastique épée flamboyante, épouvantail que la cour d'assises pourrait revendiquer à bon droit.

L'audience n'est pas ouverte encore; les juges n'ont pas encore pris place sur leurs sièges de cuir vert à clous dorés; mais la salle est déjà envahie, encombrée par les curieux, par les témoins, par les avocats, par les jeunes stagiaires qui viennent se familiariser avec la pratique des débats judiciaires. La foule des simples spectateurs se rue, se pousse, se bouscule, dans l'espace qui lui est accordé au fond du prétoire. C'est à qui obtiendra, par droit de conquête, les premières places, contre la cloison à hauteur d'appui qui sépare cette sorte de parterre public des banquettes réservées aux témoins, et qui est coupée au milieu par un vaste poêle chauffé avec une parcimonie hygiénique. Les places des témoins se garnissent avec plus d'ordre et plus de calme. Les personnes qui doivent déposer dans une même affaire se groupent, se rapprochent, se racontent ce qu'elles ont vu et entendu, et prononcent par anticipation la condamnation ou l'acquittement du prévenu que leur déposition doit charger ou défendre.

Sur leurs assignations, les témoins sont convoqués pour dix heures; mais à dix heures on n'ouvre que les portes de la salle, et l'audience commence rarement avant onze heures. Ce retard n'accommode guère les impatients, qui ne se rendent qu'en rechignant à l'invitation de la justice, ni les ouvriers qui perdent le salaire de leur journée et ne reçoivent comme compensation qu'une misérable taxe de 2 fr. Aussi voit-on tous ces gens-là trépigner, s'agiter, assaillir l'audiencier de questions, et être tentés de crier comme au spectacle: «Commencez!»

Quant aux témoins de bonne volonté, à ceux qui tiennent à honneur de venir éclairer la justice de leurs lumières, et qui se font un plaisir du spectacle nouveau pour eux auquel ils vont assister, on les reconnaît aisément à leur attitude calme et posée, à leur toilette quelque peu endimanchée, un naïf béotisme de leurs observations échangées à voix basse. Ils ne manquent jamais de prendre l'audiencier pour un avocat, les avocats pour les juges, le greffier pour le procureur du roi.