La tragédie, M. Jullien le dit lui-même (tome II, page 458), est la partie faible de la poésie impériale. Il signale toutefois comme méritant plus spécialement des éloges, l'Omasis de Baour-Lormian, le Tibère de Chénier et l'Agamemnon de Lemercier; «Trois ouvrages qui lui semblent dominer tous les autres, l'un par la richesse et l'harmonie du style, l'autre par la profondeur des caractères, le troisième par la conduite et l'intérêt de l'action.» Plus d'un lecteur s'étonnera sans doute de voir figurer dans cette liste de trois ouvrages la tragédie d'Omasis et de n'y pas trouver les Templiers.

Le drame et la comédie ont été plus heureux; la comédie surtout, genre éminemment français, et qui, à toutes les époques de notre littérature, a produit des ouvrages remarquables. Nous trouvons Collin-d'Harleville, Picard, Duval, Andrieux, Étienne, Lemercier, dont le Pinto, tardivement apprécié, est l'ouvrage le plus original du théâtre impérial; plusieurs autres, dont les productions paraissent encore sur la scène.

Dans une section particulière on peut lire des détails peu connus de la génération actuelle sur les petites pièces qui ont fait rire la génération précédente, et dans une autre il est question des opéras les plus fameux, le Triomphe de Trajan, la Vestale, Fernand Cortez, accueillis avec tant de faveur, mais que d'autres ouvrages, soutenus par une musique d'un autre genre, écartent aujourd'hui du théâtre.

Vient enfin une conclusion, ou récapitulation générale, dans laquelle M. Jullien compare la littérature française de l'empire à celle des époques précédentes, sous le double rapport du nombre et de la valeur des productions. Le résultat de cette comparaison assignerait, si l'on admettait toutes les appréciations de l'auteur, un rang fort élevé à la période littéraire dont il a tracé l'histoire. Cette manière de voir s'écarte assurément beaucoup des idées qui ont cours aujourd'hui, et celui qui écrit ces lignes est fort disposé, sur ce sujet du moins, à penser comme tout le monde. Il appartient d'ailleurs à chacun de se former une opinion d'après ses lumières personnelles et son goût particulier. Au surplus, le livre que nous annonçons offre en abondance les éléments propres à éclairer le jugement du lecteur. Les ouvrages n'y sont pas seulement jugés, ils sont analysés, et des citations nombreuses permettent d'apprécier le talent et de reconnaître la manière des poètes. M. Jullien suit en cela l'exemple de La Harpe; il a même ici un avantage sur l'auteur du Lycée; celui-ci, en effet, traitant des plus belles époques de notre littérature, rapporte souvent des passages que tout le monde connaît; ceux que transcrit M. Jullien, empruntés à des auteurs bien moins lus, auront souvent le charme de la nouveauté; quelques-uns, extraits de livres presque inconnus, causeront cette surprise agréable qui accompagne la découverte d'une richesse qu'on ne soupçonnait pas. Qui a lu, par exemple, le Moïse Lemercier, et qui ne saura gré a M. Jullien de lui avoir fait connaître le monologue de Core, morceau bien remarquable perdu dans un bien mauvais poème?

Les dispositions matérielles du livre sont elles-mêmes calculées pour la plus grande utilité du lecteur; des indications précises permettent de recourir aux ouvrages cités; des tables méthodiques et une ample table alphabétique donnent le moyen de retrouver facilement le sujet et le point précis auxquels on peut avoir besoin de se reporter.
V.

L'Algérie ancienne et moderne, depuis les premiers établissements des Carthaginois jusqu'à la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader; par M. Léon Galibert. 1 vol. grand in-8 de 658 pages, orné de gravures sur acier et sur bois.--Paris, 1844. Furne. 20 fr.

Ce beau volume dont nous avons. Il y a plus d'un an, annoncé la publication et prédit le succès, est depuis longtemps terminé: nos espérances n'ont point été trompées. Jamais, peut-être, la librairie Furne n'avait édité un ouvrage, même illustré, plus complet et plus intéressant. MM. Rouergue et Rattet ont dignement rempli la tâche qui leur avait été confiée; des cartes et des costumes coloriés des principaux corps de l'armée d'Afrique complètent la curieuse collection de paysages ou de tableaux que ces artistes distingués ont dessinée et gravée tout exprès pour l'Algérie ancienne et moderne; mais dans ce bulletin c'est la partie littéraire d'un livre qui doit seule nous occuper. Voyons donc comment M. Léon Galibert a conçu et exécuté l'important travail auquel il a mis son nom.

Le chapitre premier de l'Algérie ancienne et moderne a pour titre: Description physique de la région du l'Atlas. Avant d'entreprendre le récit des événements historiques dont l'Afrique a été le théâtre, avant de dérouler cette longue série de guerres et d'invasions qui ont tant de fois changé la face de ce pays, ruiné ses villes et influé de mille manières sur l'existence de ses habitants M. Léon Galibert esquisse rapidement la physionomie de cette contrée; il gravit ses montagnes, il parcourt ses plaines et ses vallées autrefois si fertiles, et qui offrent encore à l'industrie moderne de si grandes ressources; il indique les différentes zones de cette riche végétation africaine, ainsi que les animaux qui s'y trouvent; il constate enfin les divers phénomènes de climatologie qui s'y succèdent, les vents qui y règnent, la chaleur qu'il y fait, les pluies qui y tombent. Ce tableau succinct a pour but de donner dès l'abord une notion exacte de l'Afrique septentrionale, et de dégager le récit principal de toutes les descriptions qui l'auraient nécessairement surcharge.

Comment les Carthaginois étendirent-ils leur domination dans l'Afrique occidentale? Par quel ingénieux système de colonisation firent-ils concourir les tribus libyennes à leur commerce, à leurs conquêtes? Comment, à leur tour, les Romains s'emparèrent-ils de ces éléments organisés pour détruire Carthage? Comment ces peuples, qui depuis sept cents ans paraissaient façonnés à la civilisation phénicienne, acceptèrent-ils ensuite celle de Rome? Comment, après quatre siècles de soumission apparente, les vit-on passer presque sans résistance sous le joug des Vandales, puis sous celui des Gréco-Byzantins, et enfin se laisser confondre dans le flot arabe qui leur imposa son langage et ses croyances?

«Ce sont toutes ces révolutions que j'ai entrepris d'étudier et que j'essaierai d'expliquer, dit M. Léon Galibert dans son avant-propos; travail difficile, mais fécond en enseignements de plus d'un genre, surtout en rapprochements du plus haut intérêt, car cette même terre où la France voit chaque jour se former et grandir de braves soldats, d'intrépides capitaines, des généraux illustres, fut aussi le théâtre des mémorables batailles que se livrèrent Scipion et Annibal; c'est là que César vint cueillir le dernier fleuron qui manquait à sa couronne de triomphateur du genre humain; c'est là que les factions de Rome, qui se disputaient l'empire du monde, vinrent vider leurs grandes querelles; c'est là que mourut Caton; c'est là que Pompée, Marius et Sylla consolidèrent leur gloire. Massinissa, le roi de Constantine, le fidèle allié des Romains, ainsi que ses descendants, les Micipsa, les Juba, sont les types de ces chefs arabes qui, épris aujourd'hui de la supériorité de notre civilisation, se sont sincèrement ralliés à nous. Abd-el-Kader, c'est Jugurtha, c'est Taclaricas, c'est Firmus; car, en Afrique, les hommes sont toujours les mêmes, les noms seuls ne font que changer. Abd-el-Kader est le successeur de tous ces esprits inquiets et ambitieux qui, à différentes époques, rêvèrent une suprématie nationale et indigène, utopie à la réalisation de laquelle s'opposeront toujours le morcellement des tribus africaines, leurs mœurs égoïstes et leur caractère envieux.»