Ils trouvèrent Martin étendu par terre, enveloppé de ses couvertures. Il paraissait fort malade; ses dents claquaient, et le frisson convulsif qui ébranlait tous ses membres ressemblait plutôt à un terrible spasme qu'au frémissement que donne le froid. L'ami de Mark déclara que c'était une fièvre d'accès du caractère le plus grave, assez commune dans le canton. Il prédit que le lendemain n'apporterait nul soulagement au malade, qui, pendant plusieurs jours encore, irait de mal en pis. Lui-même, atteint de cette fièvre, avait langui une couple d'années entre la vie et la mort, heureux, après en avoir vu succomber tant d'autres, d'en pouvoir retirer ses os.

«Et peu de chose avec, pensa Mark, regardant les formes amaigries du colon. Vive Éden!»

Le coffre des nouveaux arrivés contenait quelques médicaments; et, guidé par l'expérience personnelle de son ami, Mark put les employer au soulagement, de Martin. Les services de l'habitant d'Éden ne se bornèrent pas là; il allait et venait sans relâche, rendant à Mark toutes sortes de bons offices dans les tentatives variées du brave garçon pour améliorer leur situation, qui semblait désespérée. Cependant l'homme ne pouvait offrir d'espoir dans l'avenir, car la mauvaise saison commençait et la colonie n'était qu'une vaste tombe. La nuit même l'enfant du colon mourut, et Mark, qui aida le père le lendemain à enterrer le pauvre petit cadavre sous un arbre, eut grand soin d'en faire un secret à Martin.

Indépendamment de ses nombreux devoirs, en sa qualité de garde-malade d'un associé qui ne le laissait pas manquer d'occupations, et qui devenait plus exigeant à mesure qu'il souffrait davantage, Mark, de grand matin et tard dans la nuit, travaillait au dehors. Avec l'aide de son ami et de quelques autres, il labourait, s'efforçant de tirer partie de leur misérable terroir. Ce n'était pas que la moindre espérance stimulât son énergie, ce n'était pas qu'il eût quelque but fixe pour tendre ses nerfs et raffermir son courage, il agissait sous l'habituelle impulsion de son inaltérable bonne humeur, de son activité joyeuse, de l'étonnante élasticité de ses esprits. Au fond, il regardait leur position comme sans ressource; et, fidèle à sa devise, il se retrempait dans la souffrance.

«Quant à me faire fort, là, bien à ma guise, disait-il à Martin en confidence, dans un de ses moments de loisir (c'est-à-dire un soir, en lavant le linge de la maison, après une rude journée de travail), c'est à quoi je renonce, voyez-vous. C'est un coup de fortune sur lequel j'aurais tort de compter.

--En êtes-vous à souhaiter des circonstances plus difficiles? demanda faiblement Martin, de dessous sa couverture, en poussant un gémissement.

--Eh! monsieur, elles pouvaient si aisément le devenir, n'eut été le bonheur dont je suis enguignonné! La nuit de notre arrivée promettait, j'en conviens; je pensais vraiment que cela allait en valoir la peine, et que les choses prenaient tournure.

--Que vous faut-il donc, si vous n'en trouvez pas assez? murmura tristement Martin.

--Oh! monsieur, regardez comme tout a tourné maintenant! voyez plutôt! A peine ai-je mis le pied dehors, qu'il faut que je tombe sur une famille de connaissance; bonnes gens, toujours en l'air, toujours prêts à nous venir en aide: était-ce à cela que je devais m'attendre? Si j'avais trébuché sur un serpent pour m'en faire mordre; sur un patriote de première volée, pour y gagner un bon coup de couteau de Bowie; ou sur une bande d'associés du club de Sympathie universelle, pour qu'ils fissent de moi une bête curieuse, à la bonne heure! il y avait occasion de montrer son courage, de gagner quelque crédit à ses propres yeux. A présent, comme vont les choses, le grand but de mon voyage est manqué. Toujours même guignon! Mais vous, monsieur, comment vous sentez-vous ce soir?

--Pis que jamais, dit le pauvre Martin.