Jacques Laffitte, dont nous n'avons point à retracer la vie, car elle est écrite presque tout entière dans notre histoire, est du petit nombre de ces hommes que les partis, alors même qu'ils se respectent assez peu pour les calomnier, pour les outrager de leur vivant, sont forcés, par un dernier reste de pudeur, d'honorer, de glorifier à leur mort. Nous assistons à ce spectacle; nous n'avons donc point à le louer; ceux qui le déchiraient hier encore se sont chargés aujourd'hui de son oraison funèbre. Nous n'avons en quelque sorte qu'à le défendre contre leurs éloges.

Convoi de Jacques Laffitte.

Dès le matin, le tambour a retenti dans les rues de Paris, appelant aux armes les citoyens commandés pour la cérémonie funèbre, et conduisant aux abords de l'hôtel offert à M. Laffitte par une souscription nationale, les troupes de la garnison qui devaient en occuper les abords et former la haie du cortège. Le gouvernement, pour rendre hommage au grand citoyen, n'avait pas voulu, sous le rapport des honneurs militaires, qu'il fût considéré comme un simple légionnaire; il avait voulu voir en lui l'ancien président du conseil des ministres, et, à ce titre, qui permettait d'ailleurs de conjurer toute crainte de désordre, le cortège militaire a été composé de six bataillons d'infanterie, de deux escadrons de cavalerie, d'une batterie d'artillerie, sous les ordres d'un maréchal de camp, d'un bataillon et d'un escadron de la garde municipale à cheval.

Bientôt après, les salons de l'hôtel, son jardin, sa cour, se sont trouvés remplis par le concours des députés, des pairs de France, des notabilités de la science, de la littérature, des arts, de la finance et de l'industrie. Trois membres du cabinet, M. le maréchal président du conseil, et MM. les ministres du commerce et des finances, s'y étaient rendus. Des étrangers de distinction étaient aussi présents.

A midi et demi, le cortège s'est mis en marche. Le cercueil avait été déposé sur un char funèbre traîné par quatre chevaux, derrière lequel on portait la croix de simple membre de la Légion d'honneur et la croix de Juillet, seules décorations du défunt. Les cordons du poète étaient tenus par MM. Sauzet, Odilon Barrot, d'Argout, Lebaudy, l'un des chers de la maison J. Laffitte et Cie, MM. Dupin aîné, Arago, Thiers et Béranger marchaient derrière le char. Les députés, une députation de la ville de Rouen, dont M Laffitte était représentant, des groupes nombreux de gardes nationaux sans armes, appartenant à la ville de Paris et à la banlieue, des citoyens de toutes les classes, des députations des écoles, une députation d'ouvriers du chemin de fer de Rouen avec une bannière, une autre d'ouvriers imprimeurs; tout cela marchait un peu confusément d'abord, mais se rangeait ensuite.--Trois voitures de la cour, qui avaient amené des aides de camp du roi et de la reine, suivaient; une voiture en grand deuil était désignée comme appartenant à madame la duchesse d'Orléans.

Le cortège a suivi la rue Laffitte, le boulevard, la rue de la Paix, la place Vendôme, en passant à droite de la colonne, et la rue. Saint-Honoré, jusqu'à l'église Saint-Roch. L'entrée dans l'église n'a pas eu lieu sans quelque confusion, tant la foule était considérable; mais dans l'église, le service a été célébré au milieu du plus grand recueillement. La nef était tendue de noir; à la croisée de l'église s'élevait une riche estrade surmontée d'un baldaquin à huit pans d'où descendaient quatre longs rideaux en velours noir doublés d'hermine; des étoiles d'argent et le chiffre du défunt formaient les seuls ornements; des feux funèbres brûlaient aux angles du catafalque. La messe a été chantée, avec accompagnement d'orgue, par les chantres ordinaires de Saint-Roch; les solos ont été exécutés par M. Alexis Dupont, avec un accent qui a vivement impressionné les assistants.

Il était une heure et demie quand on est entré à l'église; sorti à deux heures et demie, le cortège s'est reformé aussitôt dans le même ordre. MM. Odilon Barron, Sauzet et d'Argout s'étaient retirés, et les cordons du poèle étaient tenus par MM. Thiers, Dupin aîné, Arago et Béranger.

Le cortège, qui grossissait à chaque rue, de la foule qui attendait sur son passage, a suivi la rue Saint-Honoré, la rue Richelieu et les boulevards; il a fait le tour de la colonne de Juillet, et s'est rendu au cimetière du Père-Lachaise par la rue de la Roquette. Sur toute la ligne immense qu'il a parcourue, les trottoirs des rues, les contre-allées des boulevards étaient encombrés; pas une croisée n'était vide; les toits des maisons, les arbres des boulevards étaient couverts de spectateurs.

Il était plus de cinq heures lorsque la tête du cortège est arrivée au cimetière, où des mesures avaient été prises pour le maintien du bon ordre. Le caveau destiné aux membres de la famille Laffitte est placé au bout d'une petite avenue, voisine du rond-point au milieu duquel s'élève le monument de Casimir Périer. On a pensé que ce lieu ouvert conviendrait, mieux pour prononcer les discours, et à l'arrivée du char funèbre, le cercueil a été descendu et placé sur une estrade préparée à la hâte. Un cercle s'est formé, et après les salves exécutées par l'artillerie et l'infanterie, le silence s'étant établi, M. Pierre Laffitte a prononcé un discours que son émotion a souvent interrompu. «C'est le plus ancien ami de Jacques Laffitte, c'est son frère, a-t-il dit, qui prend la parole devant vous.» La voix altérée de M. Pierre Laffitte a permis à peine aux personnes les plus rapprochées de saisir quelques mots; des marques de sympathie ont accueilli ce témoignage d'affection fraternelle.