M. Arago a pris ensuite la parole. Il a raconté la vie de M. Laffitte, en y rattachant un tableau des temps qu'il avait traversés. Des marques d'une chaleureuse sympathie ont accueilli le passage où il a montré M. Laffitte sollicité de toutes parts pour le choix d'un gendre, allant chercher le fils d'un des hommes qui avaient illustré la France dans ses grandes luttes, et qui était tombé victime des réactions. L'orateur a aussi semé son discours de quelques anecdotes touchantes.

D'autres discours ont été prononcés par MM. Visinet (de Rouen) et Garnier-Pagès. Enfin M. Dupin aîné a dit un adieu touchant à cette tombe dont on s'est ensuite éloigné.

A la sortie du cimetière, une ovation qu'on a voulu décerner à Béranger, en dételant les chevaux de la voiture dans laquelle il venait de monter, a fait craindre un moment une collision. Mais l'intervention de la force armée, et plus encore les exhortations de ce fidèle ami de Laffitte, ont fait comprendre aux jeunes gens qui s'étaient avancés qu'ils lui devaient de le laisser tout entier à son deuil, et de se retirer comme lui en silence.

Histoire de la semaine.

La loi sur l'enseignement secondaire a été votée par la chambre des pairs; 85 boules blanches ont donné une majorité à cette loi; 51 boules noires ont protesté contre son admission. Ce dernier chiffre est bien élevé sans doute, pour un chiffre d'opposition au Luxembourg; mais, il en faut convenir, il le paraît bien plus encore quand on songe que la même urne a vu se réunir et se confondre les boules blanches de M. Villemain et de M. de Montalembert, de M. Barthélémy et de M. de Montalivet. Lorsqu'une coalition de ce genre éveille des craintes et des manifestations aussi nombreuses dans une assemblée où les opinions sont bien calmes et les passions habituellement bien éteintes, que de boules noires ne doit-elle pas rencontrer dans un pays où, il ne faut pas se le dissimuler, les fils des croisés ne sont pas en majorité. Nous sommes donc, plus que jamais, portés à croire, et nous nous pensons autorisés à dire que, pour avoir été très-pénible et très-long, le débat n'en sera pas moins stérile: et que si, pour la forme, on croit devoir porter au palais Bourbon, dans le courant de cette session, le projet adopté, on ne se souciera pas de le faire arriver à l'état de rapport ni cette année, ni aucune autre année de la législature.

La chambre des députés a entendu développer, samedi dernier, la proposition relative aux conditions de cens que quelques conservateurs désirent de voir imposer à la faculté de translation du domicile politique. Cette proposition a été prise en considération, en quelque sorte à l'unanimité; mais des motifs bien différents ont déterminé ce vote uniforme. Pour les uns, c'était un moyen de jouir en paix, dans leur arrondissement, de la majorité qu'ils sont arrivés à s'y créer, et de ne pas avoir à redouter que des déplacements d'électeurs, que des mutations d'inscription viennent créer des chances à un rival. Pour les autres, cette proposition, qui restreint sans profit et sans compensation la liberté de l'électeur, tout inadmissible qu'elle est, offre toutefois un avantage, celui de fournir l'occasion de remettre en question notre législation électorale, que les amis politiques des auteurs de cette motion déclaraient, il y a peu de mois, une arche sainte qu'il fallait conserver intacte. Il y a donc eu calcul des deux côtés; il est probable que le bon ne sera pas, en définitive, celui des nombreux parrains de la proposition. Quant à ses adversaires, le démenti que le parti conservateur vient de se donner est une bonne fortune, dont l'effet moral pourra leur profiter un peu plus tôt, un peu plus tard.

Lundi s'est engagé, dans la même enceinte, un de ces débats solennels qui marquent d'ordinaire les premiers temps d'une session, mais que l'on voit rarement captiver encore l'attention d'une chambre réunie depuis six mois. La gravité de quelques questions étrangères; l'enchaînement fatal des concessions faites, sans compensation aucune, à l'Angleterre par le cabinet actuel, dans la question de la Nouvelle-Zélande, dans celle de Taïti et à l'occasion des rapports à établir avec la Chine, tout cela, le souvenir de l'effet produit par la brochure de M. le prince de Joinville, et le talent de M. Berrier, qui a posé le débat, lui ont donné d'abord une importance et concourront à lui valoir un retentissement qui ne le cédera en rien à ceux des plus grands jours oratoires du commencement de la même session. Mais après une réponse de M. Guizot et une réplique de M. Billault, qui avaient maintenu la discussion à cette même hauteur, après quelques mots fort graves de il. Lanjuinais, qui tendaient à prouver que l'art de grouper les chiffres n'est employé dans le budget de la marine que pour persuader à tort au pays que le développement nécessaire est donné au matériel de ce département; après ce premier combat, qui avait rempli deux séances, M. Thiers est monté mercredi à la tribune. Son discours a roulé en entier sur les affaires de Montevideo. Jamais cet homme d'État n'avait su mieux captiver l'attention de la Chambre, n'avait rendu plus claire la proposition qu'il avait à développer, et mieux fait suivre à son auditoire la série de faits et de mesures sur lesquels il se fondait pour condamner le ministère. Il a rappelé que les nationaux que nous comptons sur les bords de la Plata, et dont M. le ministre de la marine avait dit la veille une poignée de Français, étaient au nombre de quinze à dix-huit mille; que presque tous ceux qui se trouvaient en état de porter les armes les y avaient prises à l'instigation du gouvernement français, pour faire une diversion contre Rosas, auquel nous avions alors satisfaction à demander. Il a montré que si cette légion étrangère ne s'était pas dissoute après le traité que nous avions signé, c'est que nous avions laissé Rosas violer immédiatement ce traité, attaquer l'indépendance de Montevideo, égorger des Français sur la rive orientale de la Plata, et tenir assiégée depuis quinze mois entiers la ville où se trouvent réunis nos compatriotes, leurs familles et tous leurs intérêts. Il a montré nos premiers agents diplomatiques français, ceux qui avaient été le plus à même de suivre et d'apprécier les faits, désavoués par le cabinet et remplacés par d'autres agents dont les premiers actes ont été de déclarer dénationalisés ceux qu'il était de leur devoir de défendre, et de rompre avec l'État dont nous avions stipulé l'indépendance, pour se mettre à la suite de l'homme qui s'était fait un jeu de nos stipulations et de la vie des nôtres. Il a demandé la médiation entre Montevideo et Buenos-Ayres, ou de concert avec l'Angleterre, ou sans elle si elle refuse de s'en mêler. Il a demandé enfin que le blocus fût levé et interdit à Rosas comme violateur des engagements pris avec nous. M. le ministre des affaires étrangères, qui ne pouvait se dissimuler l'effet produit sur la Chambre par cet exposé accusateur, a demandé, pour pouvoir y répondre, que la parole lui fût accordée le lendemain; mais sur l'observation faite par M. Thiers que le lendemain, lui, qui sans doute aurait à répliquer au ministre, serait éloigné de la Chambre par des devoirs que plus que personne il avait à remplir; sur la motion faite par M. Odilon Barrot de faire trêve un jour à tous débats politiques pour se réunir dans un seul et même sentiment, et rendre tous ensemble un hommage funèbre à l'un des principaux fondateurs de notre liberté, la discussion a été ajournée au vendredi. Au moment où nous mettons sous presse, M. Guizot vient de rengager le débat. Force nous est donc de renvoyer à notre bulletin prochain l'analyse du complément de cette discussion si grave.

Nous avons dit les dangers qu'avait courus, les difficultés que n'avait pas su conjurer le chef d'expédition de la province de Constantine. M. le gouverneur général, qui en a entrepris une de son côté contre les Kabyles de l'est obéissant encore à Ben-Salem, a, le 12, rencontré un rassemblement de 8 à 10,000 Kabyles, aux environs de Delhys, qui a été défait par cinq bataillons faisant partie de la colonne expéditionnaire et par 600 chevaux arabes, soutenus par 80 chevaux de notre cavalerie. La perte des Kabyles, dans cette première affaire, a été évaluée à 300 ou 350 hommes. Elle ne nous a coûté que 3 hommes tués et environ 20 blessés.--Le 17, la même colonne a eu un nouvel et sérieux engagement. L'ennemi a laissé encore 3 à 400 hommes sur le terrain; mais, dans cette journée, nous avons eu à déplorer la mort de 40 des nôtres, dont l'officier de zouaves, et nous avons compté 60 blessés dans nos rangs.

Nous avons donné la première nouvelle du soulèvement du Valais. En une semaine, ce canton a été remué de fond en comble par des événements fort graves, dont le mouvement se fera sentir plus loin. L'insurrection véritable, qui était une réaction bien calculée, est partie du sein même du grand conseil; et, avec l'appui du conseil d'État, elle a soumis par la force des armes le parti qui lui résistait. Ce parti, appelé la Jeune Suisse, avait fait, en 1840, une révolution, un mouvement victorieux qui, en changeant l'injuste disposition par laquelle le Haut-Valais était maître du Bas-Valais, plaça ses hommes de talent à la tête des affaires. Profitant de la circonstance favorable d'un vorort catholique, le Haut-Valais organisa un coup de main pour rétablir cet ancien état de choses, puis réclama une intervention, que les cantons de Vaud et de Berne refusèrent au vorort, se fondant sur leur manière de comprendre le pacte qui ne donne pas au canton-directeur, mais à la diète seulement, une telle initiative dans les affaires cantonales. Au même instant, la levée en ruasse de la Vieille Suisse se fit, aidée par les milices régulières du gouvernement. Tout était préparé pour cela. Les compagnies du Bas-Valais, qui se portaient sur Sion, se laissèrent prévenir, et l'arsenal fut livré à leurs adversaires. Ceux-ci, d'ailleurs, trouvaient des auxiliaires sur le territoire, même de leurs ennemis. Plusieurs des vallées transversales du Bas-Valais et leurs montagnards appartenaient à la Vieille Suisse et surtout au clergé. Ce sont ces paysans qui, postés derrière les colonnes Jeunes Suisses en marche sur Sion, leur ont coupé la retraite lorsqu'elles se repliaient devant les Hauts-Valaisans, ont intercepté leurs communications avec Saint-Maurice, et les ont forcées à se dissoudre en les mettant entre deux feux. Il y a eu un combat acharné au passage d'un torrent nommé le Trient. Les vaincus ont dû se sauver à travers le Rhône et les montagnes, avec mille périls. Ils se sont réfugiés dans le canton de Vaud, qui avait déjà donné asile à leurs familles effrayées. Les populations vaudoises, fort agitées, voulaient se mêler à la lutte et secourir leurs voisins. On a eu beaucoup de peine à dompter l'élan général. Mais des troupes ont été placées sur la Frontière, et le conseil d'État du canton de Vaud a envoyé en Valais l'un de ses membres avec une mission conciliatrice. Il s'agit maintenant de protéger le sort des vaincus dans leurs personnes et dans leurs biens; car leur cause politique est perdue pour le moment, et leur position, leur précédente conquête, anéantie. Le Haut-Valais a des troupes dans tout le pays. Il est de nouveau le maître. Comment usera-t-il de cette grande victoire, qui en est une aussi, dans toute la Suisse, pour le parti catholique et pour le parti conservateur? C'est la question grave qui reste à résoudre.

Oscar 1er, roi de Suède, de Norvège, des Goths et des Vandales, vient de rendre une ordonnance beaucoup moins ridicule que ce préambule: il a révoqué le décret du 10 décembre 1812, qui, à la suite des événements de 1809 et 1810, interdit toute communication avec la famille de Gustave-Adolphe, à laquelle la couronne venait d'être retirée. Cette ordonnance est motivée sur la confiance que le nouveau roi a dans l'attachement de la nation pour lui et pour sa dynastie, et sur la conscience de la pureté de ses intentions propres. C'est là une noble action et un bon exemple.