Les causes qui défraient la première partie de l'audience sont celles des vagabonds, des mendiants, des repris de justice en état de rupture de ban.

Les enfants figurent en grand nombre sur le banc de la police correctionnelle; nous retrouvons parmi eux ces pauvres petits ramoneurs, joueurs de vielle, montreurs de singes ou de cochons de lait que nous avons rencontrés dans les rues, sur les boulevards de Paris, dans notre revue des petites industries. Arrêtés par les sergents de ville, en état de vagabondage, ou se livrant à la mendicité, ils comparaissent devant lu justice, débarbouillés, décrottés, et dans le costume de la maison de correction.

Ce costume se compose, en hiver, d'une veste et d'un pantalon de gros drap gris et d'une paire du sabots; en été, la veste et le pantalon sont en toile écrue, et les sabots sont remplacés par des souliers. Les pauvres enfants font la plus triste figure du monde dans ces disgracieux vêtements, que, par précaution, on a taillés sur le modèle le plus ample; leurs petites mains se perdent dans des manches interminables; le pantalon trop large et trop long, retenu à la ceinture par une lisière de drap, dépasserait de beaucoup les sabots, s'il n'était retroussé à la hauteur de la cheville, et s'il ne dépensait dans d'innombrables plis sa longueur démesurée.

Le banc de la police correctionnelle est chaque jour encombré par une foule de petits mauvais sujets que leurs parents surveillent mal, ou ne surveillent pas du tout.

Le matin, le père va à sa journée, la mère sort pour faire des ménages, les enfants abandonnés à eux-mêmes courent les rues, jouent sur les boulevards, mendient et volent pour acheter des friandises, et se font arrêter par les agents; puis, les voilà en casaques grises devant le tribunal. Les parents sont appelés: ils rencontre parmi ceux-ci des pères adonnés à l'ivrognerie, des mères fainéantes et dénaturées qui sont bien aises de se décharger sur la justice des soins et des dépenses que leur coûtent leurs enfants. Ils refusent de les réclamer, et disent aux juges: «Faites-en ce que vous voudrez; quant à nous, nous n'en pouvons rien faire; envoyez-les en correction.» C'est en vain que l'enfant pleure et promet d'être plus sage à l'avenir, c'est en vain que le président s'efforce de rappeler ces mauvais parents aux sentiments de la nature et du devoir. Leur résolution est bien prise: elle est inébranlable, et le tribunal se voit forcé d'envoyer le petit prévenu dans une maison de correction, à moins qu'il ne se trouve dans l'auditoire, parmi les témoins ou les curieux, quelque personne charitable qui déclare réclamer l'enfant et se charger de lui faire apprendre un état.--Ces exemptes de charité se présentent fréquemment aux audiences de la police correctionnelle, et forment une compensation consolante aux tristes spectacles qu'on y rencontre trop souvent.

Après l'enfance, la vieillesse a son tour. Le banc se couvre de malheureux en guenilles que les agents ont surpris se livrant à la mendicité, pour quelques-uns, la misère, le grand âge, les infirmités, sont des moyens d'excuse que les juges comprennent et admettent; pour d'autres, la mendicité n'est que le résultat de la paresse, de l'ivrognerie, de l'inconduite; ce n'est point un délit accidentel, c'est une profession avec ses roueries. Celui-ci joue l'aveugle, et se fait guider par un chien, qu'il guide lui-même dans une rue détournée à l'approche des sergents de ville; cet autre feint d'être paralytique, il se traîne péniblement sur deux béquilles, qu'il jette, en cas d'alerte, dans les jambes des agents pour se sauver sur les siennes, qui sont excellentes, quand elles ne sont pas par trop avinées.

Notre système pénal, si vicieux sur tant de points, si peu efficace pour protéger la société et pour corriger les malfaiteurs, ramène devant les tribunaux un grand nombre de condamnés frappés de la peine de surveillance. Certains voleurs incorrigibles, certains hommes dangereux, des vagabonds même, pauvres diables inoffensifs, et coupables seulement d'une grande misère, sont soumis à la surveillance de la police à leur sortie de prison. Le séjour des grandes villes leur est interdit, ils doivent choisir pour lieu de résidence une ville de second ordre, et n'en pas sortir sans permission durant un certain nombre d'années. C'est là mi triste cadeau que Paris fait à la province. Mais Paris pense à lui avant tout. Or, qu'arrive-t-il? c'est que la plupart de ces malheureux sont repoussés de tous les ateliers, dans les villes où ils doivent séjourner, et qu'ils sont rejetés par le besoin, autant que par leurs mauvais instincts dans le vol et dans le crime. Ils s échappent donc de lien de leur résidence et reviennent à Paris: c'est là qu'ils retrouvent leurs amis, leurs complices, leurs camarades de prison, et souvent aussi leurs sergents de ville, qui les reconnaissent, les arrêtent et les réintègrent à la Force, à la Conciergerie, aux Madelonnettes, leurs domiciles habituels.

Et bientôt on les revoit sur le banc de la police correctionnelle, prévenus d'avoir fait infraction à leur ban de surveillance. Le tribunal les condamne, ils subissent leur peine, sont du nouveau renvoyés en province, reviennent encore à Paris, et sont de nouveau condamnés. Il en est un grand nombre qui passent ainsi leur vie dans une continuelle alternative de captivité et de liberté. Dernièrement, un de ces hommes comparaissait devant le tribunal avec une effrayante escorte de dix-sept condamnations antérieures. Il était âgé de quarante-deux ans; il avait passé vingt-cinq ans en prison, et le tribunal l'y renvoya pour cinq autres années. Voilà un exemple des corrections qu'opère la police correctionnelle.

Quant aux vagabonds, leur nombre est grand aussi, surtout aux approches de l'hiver. Un vagabond est un individu qui n'a ni feu ni lieu, ni moyens d'existence; le vagabondage est une sorte de délit préventif, et nos institutions pénales, qui le répriment par mesure de sûreté, l'engendrent plus souvent encore. Dans certaines prisons, à la Force, par exemple, le travail, qui permettait aux détenus d'économiser une masse pour le jour de leur libération, a été supprimé. L'individu qui vient de subir sa peine, et devant qui s'ouvrent les portes de la prison, se trouve donc en état de vagabondage dès le premier pas qu'il fait sur le pavé libre de la rue. Il n'a ni le moyen de payer un gîte, ni celui de se procurer légalement le pain nécessaire à la vie. Sa triste qualité de libéré lui ferme tous les ateliers. Le voilà donc livré aux tentations de la misère, et s'il échappe comme vagabond aux agents de la police, ceux-ci ne tarderont pas à l'arrêter comme voleur récidiviste.