Vol à la tire.

La fièvre des commandites, qu'il ne faut pas confondre avec les fièvres de l'âme de madame Gatti de Gaumont, a amené des filous plus élégants et plus habiles sur les bancs de la police correctionnelle. On se rappelle le scandaleux procès des mines de Saint-Bérain et vingt autres de même espèce; il s'agissait là, non point de 150 misérables francs et de la montre d'un Auvergnat, mais de millions dévorés par d'audacieux escrocs, mais de la ruine complète de cent familles. La banqueroute du notaire Lehon a présenté ces effroyables résultats, et pourtant le notaire Lehon et le voleur à l'américaine ont été condamnés à la même peine; je crois même que le dernier a de plus à subir, comme supplément de peine, la mesure de la surveillance... mesure qu'on n'a pas jugé à propos d'appliquer au notaire félon, comme étant moins coupable ou moins dangereux sans doute.

La police correctionnelle a vu naguère, sur son banc, un chevalier d'industrie d'une audacieuse espèce. Jeune, assez beau garçon, intrépide viveur, ami des plaisirs, de la table, du luxe, mais sans fortune aucune, notre chevalier s'était décoré, de son chef, du titre de comte ou de baron; il affichait des airs de grand seigneur, parlait bien haut de ses châteaux et de ses terres, et inspirait ainsi à de crédules fournisseurs une confiance illimitée. Il habitait un appartement garni dans une maison de la rue d'Argenteuil, mais il avait exigé qu'on enlevât du dehors les écriteaux désignant une maison meublée; par ce moyeu, il faisait croire aux marchands qu'il était dans ses meubles; de plus, il leur montrait de vieilles peintures qui ornaient les murs, disant qu'elles représentaient les portraits de ses nobles ancêtres. La soir, l'appartement était illuminé avec une profusion de bougies extraordinaire: le garçon épicier, le commis du marchand de vin, éblouis par ce faste seigneurial, laissaient leurs fournitures sans méfiance et n'osaient déranger M. le baron pour exiger de lui le montant de leurs factures; or, pendant ce temps, M. le baron sablait le champagne et savourait les mets les plus exquis dans le salon voisin, en tête-à-tête avec de joyeux amis et de jeunes et jolies femmes, qui fort souvent l'aidaient dans ses manœuvres, et qui plus lard figuraient avec lui sur le banc de la prévention.

Bulletin bibliographique.

Les Caractères ou les Mœurs de ce Siècle; par La Bruyère. Nouvelle édition collationnée sur celle de 1696.--Paris. 1 vol. in-8. Lefevre.

«C'est un sujet continuel de scandale et de chagrin pour ceux qui aiment les bons livres et les livres bien faits, que de voir avec quelle négligence les auteurs classiques se réimpriment journellement.» Ainsi débute l'avertissement dont M. Auger a fait précéder plusieurs éditions, néanmoins fort négligées, des Caractères de La Bruyère. M. Lefevre, qui les avait publiées, a pensé qu'il était possible de mieux faire que n'avait fait son éditeur. Il l'a tenté et il y a facilement réussi. Il a suivi très-évidemment la neuvième et dernière édition, publiée par l'auteur en 1696; il a eu le soin de reproduire avec fidélité toutes les dispositions typographiques auxquelles l'auteur avait eu recours pour rendre sa pensée plus claire, et même de faire regraver en ancien signe typographique qui n'existait plus depuis longtemps dans les casses d'imprimerie, appelé la patte de mouche, signe qui indique que l'auteur passe à une autre idée, et que, sans néanmoins entamer un chapitre nouveau, il veut séparer ce qu'il va dire de ce qu'il vient de terminer plus nettement que par un simple alinéa.

Toute cette partie matérielle est irréprochable. Mais l'éditeur nous paraît avoir reculé devant les soins que demandait une amélioration bien autrement importante, Quand La Bruyère publia, en 1688, la première édition de son livre, il l'intitula les Caractères de Théophraste, parce qu'en effet la traduction du moraliste grec formait la plus grande et la première partie du volume, et il ajouta avec les Caractères ou les Mœurs de ce Siècle, parce, qu'à la suite de sa traduction, qui occupait la plus belle et la plus large place, il glissa timidement une addition peu en vue, où, auteur inconnu et homme du monde encore peu répandu, il esquissait quelques-uns des rares caractères qu'il avait pu étudiée jusque-là. Mais bientôt un plus grand nombre d'originaux passèrent sous ses yeux; bientôt surtout les attaques dont il devint l'objet échauffèrent sa verve, et, d'édition en édition, de la seconde à la neuvième, on peut établir la progression du ses observations et de la vivacité de ses traits. Voilà ce qu'il eût été curieux pour le lecteur de lui montrer; voilà ce qu'il aurait fallu le mettre à même de suivre, en indiquant par des notes au bas des pages, ou par un chiffre gravé sur le fond noir de la patte de mouche, le numéro de l'édition dans laquelle parurent les additions successives.

Elles devinrent bientôt assez nombreuses et assez importantes pour que le moraliste français n'eût plus besoin d'introducteur auprès du lecteur, et pour que Théophraste se trouvât relégué au second plan.

S'il reste encore à se livrer à ce travail pour donner une édition complètement satisfaisante de La Bruyère, celui qui voudrait en publier une définitive aurait à entreprendre de bien autres recherches pour recueillir des détails biographiques sur l'auteur. Ce ne serait pas les dictionnaires historiques qu'il lui faudrait feuilleter; car, à commencer par la Biographie universelle, ils ne consacrent à La Bruyère que quelques lignes dont chacune renferme au moins une erreur. L'auteur de la plus ingénieuse notice sur lui, M. Sainte-Beuve, a dit: «On ne sait rien ou presque rien sur La Bruyère... S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.» Pour entreprendre des recherches avec quelques chances de résultat, il faudrait donc compter plus sur les documents manuscrits que sur les livres imprimés; mais rien ne serait à négliger, car une erreur dont ou arrive à trouver l'explication vous met la voie de la vérité. La notice qui est en tête du nouveau volume ne renferme absolument rien de nouveau, et se tait sur des circonstances que nous ont fait connaître des recherches que nous n'avons cependant pas poussées très-loin.

La Revue rétrospective avait signalé une lettre non recueillie de La Bruyère au comte de Bussy, imprimée dans la correspondance de celui-ci, à la date du 9 décembre 1691; le nouvel éditeur ne l'a point omise cette fois, mais il a négligé de faire ressortir les points biographiques et d'histoire littéraire qu'elle peut servir à mettre en lumière. La Bruyère y remercie le comte de Bussy des efforts obligeants, mais vains néanmoins, qu'il a tentés pour le faire entrer à l'Académie française. «Les altesses à qui je suis, dit le pensionnaire de l'hôtel de Condé, seront informées de tout ce que vous avez fait pour moi, monsieur. Les sept voix qui ont été pour moi, je ne les ai pas mendiées, elles sont gratuites; mais il y a quelque chose à la vôtre qui me flatte plus sensiblement que les autres.» En se reportant à la chronologie historique de l'Académie française, on voit que cette compagnie perdit Benserade le 19 octobre, 1691; c'était donc lui qu'il s'agissait de remplacer, et un passage de l'éloge de Pavillon, son successeur, par l'abbé Tallement, nous fait connaître comment Pavillon l'emporta sur ses concurrents qu'il ne nomme pas. «Je n'oublierai pas ici la manière extraordinaire et nouvelle dont il fut mis à l'Académie française. Je lui avais souvent dit qu'une place dans cette célèbre compagnie lui convenait extrêmement, surtout puisqu'il n'était guère occupé. Mais sa modestie le retenait, et les sollicitations qu'il croyait nécessaires l'en avaient toujours détourné. L'Académie se trouva balancée entre deux personnes qui partageaient les voix, et formaient deux partis qu'on ne pouvait accorder. Je ne sais par quel instinct il me vint dans l'esprit de parler de M. Pavillon; mais, des que je l'eus nommé, il se fit un applaudissement général. On abandonna les deux partis auxquels on paraissait si attaché, et tout se réunit en un moment en faveur d'un mérite qui parut supérieur à tout autre. Cette élection peu usitée étonna tout le monde, et M. Pavillon, à qui j'en portai la nouvelle, en fut lui-même dans une, surprise qui n'est pas croyable; mais, vaincu par la manière obligeante d'un tel choix, il fut très-sensible à l'honneur qu'il en recevait, et son remerciement fit connaître avec éclat et la grandeur de sa reconnaissance et la justice d'une si singulière élection.» Pavillon fut reçu le 17 décembre 1694 En rapprochant cette date de celle de la lettre de La Bruyère, on voit que cette qualification de singulière est bien la plus honnête que cette nomination puisse recevoir, et que c'est, sans doute aucun, l'auteur des Caractères qui fut un des deux candidats auxquels Pavillon fut préféré tout d'une voix, comme d'un mérite supérieur à tout autre.