En poursuivant ces rapprochements, on pourrait montrer plus tard La Bruyère tirant vengeance, non pas de cette préférence injuste, mais de mauvais procédés qui en furent comme le complément. Ce ne fut que deux ans après qu'il fut admis à prendre seance à l'Académie. De nombreuses cabales avaient fait différer jusque-là cet acte de justice, et elles seraient parvenues à en obtenir encore l'ajournement, si son concurrent, Pelisson, n'eût eu la délicatesse de se retirer devant lui au moment même de l'election. Le discours de réception du nouvel élu fut l'objet des plus violentes attaques, et La Bruyère, en les repoussant dans la préface de ce morceau avec le mépris qu'elles lui inspiraient si légitimement, dit qu'elles étaient dirigées en secret par des académiciens. «Il faut les nommer, dit-il: ce sont des poètes. Mais quels poètes!... Des faiseurs de stances et d'élégies amoureuses; de ces beaux esprits qui tournent un sonnet sur une absence ou sur un retour, qui tout une épigramme sur une belle gorge, un madrigal sur une jouissance.» Ne faut-il pas voir là une désignation assez claire de ces mêmes Pavillon et Tallement, qui vous traçaient le Portrait du pur Amour, et vous rédigeaient une Gazette galante, datée De l'Ile des Passions, ce 1er du Mois d'Inclination.
Il existe dans la collection d'autographes de M. Moumerque une lettre adressée à l'abbé Bossuet, neveu de l'évêque de Meaux, à la date du 21 mai 1696, dans laquelle se trouvent des détails sur la mort de La Bruyère, dont on ignorait jusqu'à la date certaine, et sur laquelle l'abbé d'Olivet n'avait recueilli et n'a donné que des renseignements fort peu exacts.
«... Je viens à regret à la triste nouvelle du pauvre M. de La Bruyère que nous perdîmes le jeudi 10 de ce mois, par une apoplexie, en deux ou trois heures, à Versailles. J'avais soupé avec lui le mardi; il était gai et ne s'était jamais mieux porté. Le mercredi et le jeudi même, jusqu'à neuf heures du soir, se passèrent en visites; il soupa avec appétit, et, tout d'un coup, il perdit la parole; sa bouche se tourna, M. Fagon, M. Fœlix et tous les médecins de la cour vinrent à son secours. Il montrait sa tête comme le siège de son mal; il eut quelque connaissance. Saignée, émétiques, lavement de tabac, rien n'y fit; il fut assisté jusqu'à la fin de M. Gaïon, que M. Fagon y laissa, et d'un aumônier de M. le prince. Il m'avait fait boire à votre santé deux jours auparavant; il m'avait lu des Dialogues qu'il avait faits sur le Quiétisme, non pas à l'imitation des Lettres provinciales, car il était toujours original, mais des dialogues de sa façon. Il disait que vous seriez bien étonné quand vous le verriez à Rome; enfin il parlait toujours de cœur. C'est une perte pour nous tous: nous le regrettons sensiblement.»
L'auteur de cette lettre eût été plus exact en donnant la date du 11 à la mort de La Bruyère, qui en effet fut frappé le 10 au soir, mais ne mourut qu'après minuit, ainsi que le prouve son acte de décès, sur la trace duquel ces renseignements précis mettaient naturellement. Le voici: «Extrait du registre des actes de décès de la paroisse Notre-Dame de Versailles. Ce douzième de mai mil six cent quatre-vingt-seize, Jean La Bruyère, écuyer, gentilhomme de monseigneur le duc, âgé de cinquante ans ou environ, est décédé à l'hôtel de Condé, le onzième du mois et auque dessus, et inhumé le lendemain dans la vieille église de la paroisse, par moi soussigné, prêtre de la mission, faisant les fonctions curiales, en présence de Robert-Pierre de La Bruyère, son frère, et de M Charles Laboreys de Bosbèze, aumônier de son altesse la Duchesse, qui ont signé, et de M. Huguet, concierge de l'hôtel de Condé, qui ont signe.»
Ce dernier document prouve que jusqu'ici les biographes de La Bruyère, qui ont tant varié sur la date de sa naissance, et qui se sont trouvés d'accord sur la date assignée par eux à sa mort, n'ont pas plus rencontré la vérité dans leurs contradictions que dans leur unanimité, mais il est évident surtout, par les résultats auxquels nous ont fait arriver des recherches qui n'ont été ni bien nombreuses ni bien persévérantes, que si un éditeur de La Bruyère avait à cœur de remplir complètement sa mission, il parviendrait, avec un peu de suite dans ses efforts, à nous tracer la vie ignorée de l'auteur des Caractères.
T.
Des Tendances pacifiques de la Société européenne, et du Rôle des Armées dans l'Avenir; par le capitaine Ferdinand Durand. Deuxième édition, augmentée d'une nouvelle préface. 1 vol. in-8.--Paris, 1844. Dumaine. 6 fr.
La dissertation de M. Ferdinand Durand, intitulée: Des Tendances pacifiques de la Société, européenne, et du Rôle des Armées dans l'avenir, a paru pour la première fois en 1841: elle est réimprimée telle qu'elle avait été publiée à cette époque. Fidèle à la devise de l'Illustration, l'actualité, nous ne nous occuperons donc, en annonçant cette seconde édition, que de sa partie vraiment nouvelle, c'est-à-dire de sa préface.
M. Ferdinand Durand défend son livre contre les attaques auxquelles il a été exposé. C'est à tort qu'on l'a accusé de vouloir tuer l'esprit militaire; on lui fait trop d'honneur, en vérité. Ce qui tue l'esprit de la guerre en France, c'est le progrès des sciences politiques et sociales, c'est l'industrie et le commerce. Ne doit-on pas s'en féliciter? Est-il une pensée plus consolante pour l'homme que celle qui lui montre la vie terrestre comme une marche incessante vers un état meilleur, vers un état de paix et d'association?
De ce fait découle naturellement une importante question d'économie politique. Les armées permanentes peuvent-elles rester toujours ce qu'elles sont actuellement, très-nombreuses ou exclusivement organisées pour combattre? La raison publique, l'intérêt des nations, répondent non. Cependant les gouvernements croient encore à la nécessité de se tenir prêts à se faire la guerre, bien que les nations désirent conserver la paix. Ne devrait-on pas, pour dédommager les nations, pour mettre d'accord leurs intérêts et les restes de velléités guerrières des gouvernants, utiliser les loisirs des années en les consacrant à l'exécution de grands travaux civils?