Telle est l'opinion de M. Ferdinand Durand. D'après des calculs qu'il croit plutôt au-dessous de la vérité qu'au-dessus, l'Europe a dépensé, depuis 1830 seulement, pour l'entretien de ses armées et du ses flottes de guerre, la somme de 25 milliards de francs «Avec cette énorme masse d'or, dit-il, on aurait sillonné l'Europe de chemins de fer et de canaux; on aurait amélioré le lit de tous les fleuves, reboisé les hauteurs, défriché toutes les terres incultes, assaini les marais, embelli nos villes, etc... On aurait ouvert ainsi aux nations des Sources immenses de nouvelles richesses, et, par conséquent, de bien-être. Que reste-t-il aujourd'hui de ces 23 milliards consacrés à des provisions de guerre, qui moisissent ou se rouillent dans nos magasins, dans nos arsenaux, et dont l'entretien coûte encore très-cher?»
Après avoir réfuté les principales objections de ses adversaires contre l'emploi de l'armée dans les grands travaux publiques, M. Ferdinand Durand passe rapidement en revue «tout ce qui manque à la France sous le rapport matériel, tout ce qu'il lui faudrait encore de travaux pour que la misère, source de tant de crimes, ne rongeât plus héréditairement le quart de sa population, pour qui les maladies endémiques ou épidémiques ne vinssent plus périodiquement la décimer, pour que les inondations ou les sécheresses ne détruisissent plus chaque année une partie de ses récoltes; et enfin, pour que les habitants du beau pays de France, dont la prospérité est proclamée si hautement par quelques heureux du siècle, pussent, non pas jouir d'un bien-être complet, mais seulement recevoir leur pain quotidien.» Les travaux innombrables touchent à tous les points du sol; ce sont: l'achèvement des routes royales, départementales, vicinales; l'achèvement de nos lignes de navigation, la création d'un système de canaux d'irrigation; le reboisement du sol, l'exécution des chemins de fer, le défrichement des landes, l'assainissement des villes, etc., etc.
M. Ferdinand Durand a eu raison de le dire au début de son introduction, «une idée nouvelle, offrit-elle dans sa réalisation les avantages les plus positifs, les plus grands, n'est jamais adoptée qu'après de longues discussions et de vives résistances; à sa naissance, elle est toujours accueillie avec une défiance presque générale, et quelquefois avec un méprisant dédain. Les masses populaires, les hommes éclairés eux-mêmes, la repoussent sans prendre souvent la peine de l'examiner. La postérité aura-t-elle à nous reprocher aussi l'aveuglement routinier qui entrava si longtemps la marche du progrès? Comme dans un passé plein d'ignorance et de superstition, attachons-nous sur le rocher, les Prométhées nouveaux? N'aurions-nous jamais que la ciguë pour les Socrate? que la croix pour les Jésus de l'avenir? La prison s'ouvrira-t-elle encore pour les Roger Bacon et les Galilée? la misère sera-t-elle toujours le lit de Kepler? les sarcasmes et les quolibets, celui des Saint-Simon et des Fourier? N'est-il pas temps enfin que nous, si fiers de nos lumières, si vains de notre civilisation, bien imparfaite encore cependant, nous brisions ce lit de Procuste où nous voulons tout mesurer, hommes et choses?»
La Ciguë, comédie en deux actes et en vers; par M. Émile Algier.--Paris, 1844. Furne. 1 vol. in-18. 1 fr. 50.
La Ciguë a paru cette semaine à la librairie Furne dans le même format que Lucrèce. L'Illustration a déjà analysé et loué (page 179 de ce volume) la spirituelle comédie du petit-fils de Pigault Lebrun. Nous n'y reviendrons pas aujourd'hui. Constatons seulement que M Émile Augier a obtenu, connue M. Ponsard, autant de succès à la lecture qu'à la représentation. Cette charmante édition de la Ciguë a sa place marquée sur les tables de tous les salons de Paris et de la province. Les gens de goût et d'esprit, qui ne peuvent aller à l'Odéon, éprouveront un vif plaisir à s'assurer par eux-mêmes que les éloges de la presse parisienne n'ont point été exagérés, et que ce brillant début promet à la France ce qu'elle attend et ce qu'elle espère en vain depuis si longtemps: un poète comique.
Réponse à la Note sur l'état des forces navales de la France, suivie de quelques considérations sur la marine et le commerce; par M. G. de la Landelle, ancien officier de marine.--Paris, 1844.
La première partie de cette brochure est une réponse à la Note du prince de Joinville, sur l'état des forces navales de la France. M. G. de la Landelle résume ainsi lui-même la discussion à laquelle il se livre:
En cas de collision navale, la guerre d'agression, la course semble être le vœu de l'auteur de la Note.
Il voudrait appliquer à ce système la marine à vapeur, dont il demande l'extension sur une vaste échelle.
Jusque-là, nous avons complètement partagé ses opinions fondamentales.