L'État, les départements et les communes, par l'exécution de la loi de 1842, vont se trouver grevés d'une dépense d'environ 600 millions. Les chances défavorables, lesquelles ne se rencontrent que dans la confection des travaux, n'existent que pour le trésor; et lorsque plus des trois cinquièmes de la dépense totale auraient été prélevés sur les contribuables, on viendrait dire aux capitalistes: «Vous n'avez pas pu exécuter les chemins de fer; permettez-nous de vous offrir ceux que nous venons de confectionner plus qu'à moitié; vous n'avez plus, pour en récolter les produits, qu'à les achever, moyennant une dépense notablement moindre que la nôtre.»

Cet appel serait certainement entendu pour toutes les lignes fructueuses; mais, pour les lignes peu productives, elles resteraient à la charge de l'État, qui ne pourvoirait à leur exploitation qu'au moyen de sacrifices sans compensation. L'État se trouverait donc dans la triste nécessité de déshériter une portion notable du territoire de ces voies de communication perfectionnées ou bien d'écraser les contribuables au profit de quelques compagnies privilégiées.

On a parlé des charges qui pèsent sur nos fiances et des difficultés d'un emprunt. On s'est réjoui de trouver les capitaux nécessaires à l'achèvement de quelques lignes productives, parce que, dit-on, l'État, en acceptant ces capitaux, se trouvera garanti des chances défavorables qu'il trouverait pour la réalisation de l'emprunt en cas de guerre.--Mais a-t-on oublié la distinction essentielle à faire entre les dépenses productives et celles qui ne le sont pas? ne sait-on pas que nul n'a un crédit plus solide, mieux établi, plus justement mérité que l'État? n'est-ce pas à lui que se sont adressées, que s'adressent encore tous les jours les entreprises malheureuses? n'est-ce pas lui qui a soutenu de ses fonds ou de son crédit les chemins de fer de la Grande-Combe, de Versailles (rive gauche), de Bale à Strasbourg, d'Orléans, de Rouen, du Havre, d'Adrezieux à Roanne? Si les actions du chemin de fer à peine commencé entre Avignon et Marseille sont cotées aujourd'hui à plus de 70 pour cent au-dessus du prix d'émission, est-ce à la puissance de l'industrie privée ou aux 30 millions donnés gratuitement par l'État qu'il faut l'attribuer? et si quelque crise extérieure venait à rendre plus onéreuses les condition» d'emprunt, pense-t-on que l'industrie ne sentirait pas elle-même le contre-coup de cette crise? ose-t-on prétendre qu'elle seule resterait ferme et inébranlable dans l'exécution de ses engagements, tandis que le crédit public éprouverait de rudes atteintes?--L'histoire édifiante de la compagnie du chemin de fer d'Orléans, telle que M. Bartholomy a oublié de nous la dire, mais que M. Bonnardet n'a pas manqué de nous rappeler, celle de feu la compagnie des Plateaux, et bien d'autres encore sont là pour nous prouver ce que nous devons attendre des capitalistes quand le moindre danger menace leurs écus.

Concluons donc hardiment qu'il n'y a pas une difficulté possible pour l'État qui ne se présente aussitôt en s'aggravant pour les compagnies.

Quant à l'avantage prétendu d'attirer en France les capitaux étrangers, voici comment on peut l'évaluer.

Une somme de cent militons est nécessaire à une compagnie financière pour l'exploitation d'une bonne ligne; elle s'adresse aux capitalistes anglais, qui souscrivent pour cinquante millions. Les actions portant intérêt à 5 pour 100 sont émises à la Bourse de Paris avec prudence et habileté, tenues dès l'origine un peu au-dessus du cours. Tout d'abord elles montent; les actionnaires arrivent, regardent, s'échauffent, se précipitent de peur d'en manquer; et bientôt, grâce à l'affluence des demandes, les actions sont à 30 pour cent au-dessus du prix d'émission. L'Anglais se défait prudemment et sans bruit de toutes celles qu'il a, et remporte chez lui 25 millions de bénéfice net, perdus pour la France en cette affaire, prêt d'ailleurs, quand on voudra à passer à une autre.

Nous ne parlons pas de l'inconvénient de laisser dans les mains d'une compagnie, d'un étranger peut-être, l'exploitation ou même le choix de lignes trop importantes pour que l'État dût s'en dessaisir, aussi bien que le choix et la direction d'un personnel immense; du débordement effréné que prendrait l'agiotage sous l'influence de l'émission des actions de vingt compagnies différentes; des souffrances qui peuvent résulter pour le commerce et l'industrie de l'abandon où ils seraient pendant un long espace de temps, à la merci de tarifs fixés d'avance, et que l'État, au contraire, aurait été libre de modérer, de régler dans l'intérêt de tous.

L'expérience si chèrement acquise par les marchés qu'imposèrent les compagnies des canaux en 1822 et 1823 ne peut être perdue. Elle prouve que la stipulation du rachat serait toujours illusoire, puisqu'elle ne pourrait s'opérer qu'à des conditions trop onéreuses pour que l'État put les accepter.

Que cette expérience nous serve donc; que tous les hommes honnêtes, que tous ceux qui veulent le bien public du fond du cœur réunissent leurs efforts; qu'ils s'entendent, au besoin, pour manifester, par les voies légales, une opinion au triomphe de laquelle la France devra un développement incalculable de prospérité, de richesse et de puissance.

Algérie.