Cette grande aventure dont Versailles s'est glorifié cette semaine, ne devinez-vous pas ce qu'elle est et ce qu'elle veut dire? Avez-vous si courte mémoire, et faut-il vous dire de regarder les choses qui sont sous votre nez et vous crèvent les yeux?

Eh bien! oui, j'entends; ne faites pas tant de bruit pour si peu de chose, et ne prenez pas ces airs grondeurs: c'est du spectacle offert par le roi aux représentants de l'industrie que vous voulez parler.--Précisément.--Parlez-en donc, je ne demande pas mieux.--Écoutez, je commence.

D'abord, je dois très-humblement m'accuser d'une erreur. Je pourrais bien dire, comme tant de coupables, «ce n'est pas ma faute!» ou comme les écoliers pris en flagrant délit, m'écrier: «Mais, monsieur, je vous assure que c'est chose qui en est cause!» Dieu merci! je suis plus brave que cela, et j'endosse hardiment mes peccadilles. Je reconnais donc, et j'en dis tout haut mon mea culpa, avoir très-faussement, mais non pas méchamment annoncé que le roi avait arrêté avant la représentation le spectacle ainsi qu'il suit: Lucrèce et la Ciguë. Entre nous, je tenais l'affiche de l'Odéon lui-même. Mais qu'importe que ce soit l'Odéon, que ce soit moi, que ce soit un autre? la vérité pure est que ni la la Ciguë, de M. Émile Augier, ni la Lucrèce, de M. Ponsard, n'ont eu l'honneur d'être conviées à la fête de Versailles. On les a laissées très-paisiblement au faubourg Saint-Germain, sur le théâtre où elles sont nées, et si elles vont jamais à la cour, ce sera une autre fois.

L'Opéra a damné le pion à l'Odéon; qu'on me passe cette expression peu poétique, mais que les joueurs d'échecs ne désavoueront pas. Le samedi 8 juin, M. Habeneck, chef d'orchestre de l'Académie royale de musique, est parti pour Versailles par la rive droite, conduisant, par le même convoi, l'ouverture, le deuxième et le troisième actes d'OEdipe à Colone, le quatrième acte de la Favorite, le deuxième et le troisième actes de la Muette; item MM. Levassor, Massot, Duprez, mademoiselle Dobrée et madame Stoltz pour le chant, et pour l'entrechat, MM. Coralli, Mabile et Petitpa, mesdemoiselles Robert, Adèle Dumilâtre, Sophie Dumilâtre et Maria. Ajoutez la polka, sans laquelle il n'y a pas du bonnes fêtes, pas plus à la cour qu'à la ville. La polka est de tous les rangs, de toutes les conditions et de tous les âges; on la danse de six mois à quatre-vingts ans, et du palais à la mansarde. Jamais on n'a vu, de mémoire de danse, une telle fureur, une telle fièvre, une telle épidémie.

A cinq heures, le salon d'Hercule, qui conduit à la salle de spectacle, était envahi par la foule des invités industriels; il y en avait plus de quinze cents, sans compter les conviés politiques, diplomatiques et de la familiarité. A sept heures, les portes du théâtre se sont ouvertes, et, chacun a pris place sur les banquettes et dans les loges indistinctement; on n'avait réservé que la loge royale et celle du corps diplomatique. Je ne vous nommerai pas les personnages qui figuraient dans cette réunion; il y en avait de tous les visages et de tous les costumes, depuis les plus jolis jusqu'aux plus laids, depuis les plus chamarrés et les plus brodés jusqu'aux plus simples et aux plus modestes; depuis la botte vernie, jusqu'aux souliers avariés. Un journal s'est fort indigné du négligé plus que sans façon d'un brave industriel, qui figurait dans cette assemblée; il avait un habit malpropre, dit-il, et les mains comme son habit. Un autre journal, qui ne tient pas à l'habit, a répondu que peu importait l'enveloppe, et que l'intérieur était le principal; «combien de consciences, a-t-il ajouté, cachées sous ces broderies d'or, qui auraient paru au grand jour moins nettes encore que ces mains et que cet habit qui vous ont si fort scandalisés.»--Telles sont les douceurs que se sont dites, à l'occasion de cette fête, le parti des mains propres et des consciences sales, et le parti des mains sales et des consciences propres.

A sept heures et demie, le roi a paru dans sa loge accompagné de toute la famille royale, excepté le duc d'Aumale, qui guerroie en Afrique. M. le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, M. le prince Alexandre de Wurtemberg gendre du roi Louis-Philippe, complétaient le groupe royal et princier.

Je n'ai pas besoin de vous dire que M. Habeneck a conduit l'orchestre admirablement; que MM. Duprez, Levasseur, Massot ont chante admirablement; que mademoiselle Dobrée et madame Stoltz n'ont pas chanté moins admirablement; et que rien n'a été plus admirable que les entrechats, et les bonds, et les pirouettes, et les ronds de jambe, et les jetés-battus, et les grands et petits écarts de M. Coralli et de mademoiselle Maria, de M. Mabile et de mademoiselle Adèle Dumilâtre, de mademoiselle Sophie Dumilâtre et de M. Petitpa; n'oublions pas mademoiselle Robert, digne aussi d'admiration. Comment, en effet, dans une fête royale tout ne se ferait-il pas admirablement, et ne semblerait-il pas admirable? Quant à la polka, elle a été aux nues; il est vrai que mademoiselle Maria la danse à ravir. Peu s'en est fallu que les quinze cents spectateurs, et le corps diplomatique lui-même, dans leur enthousiasme, n'aient renouvelé la scène des juges du Procès du Fandango, et ne se soient mis à polker de toutes leurs forces.

Le roi a plusieurs fois exprimé sa satisfaction par des bravos; et tout le monde d'applaudir.

La salle, magnifique en elle-même, était d'ailleurs magnifiquement illuminée; le cristal des lustres y réfléchissait les feux de mille bougies.

Dans les entr'actes, des plateaux de rafraîchissements, portés par la livrée royale, ont circulé abondamment. Les quinze cents bouches et les trois mille mains qui composaient l'assemblée se sont précipités sur ces plateaux rafraîchissants, et en ont absorbé, la superficie liquide avec un empressement, une avidité, une reconnaissance que justifiaient, au plus haut degré, la température africaine qui avait converti cette salle de spectacle en une véritable étuve ou salle de bain russe.