L'opinion publique est à peine remise de l'agitation que lui avait causée la discussion si solennelle et si animée de la chambre des pairs sur la loi de l'enseignement secondaire. La salle du Luxembourg laisse à peine mourir l'écho des applaudissements qu'ont obtenus de bancs opposés et l'illustre rapporteur de la commission, M. le duc de Broglie, et son éloquent et infatigable adversaire, M. Cousin; et déjà la loi portée à la chambre des députés y fait naître des émotions tout aussi vives, et amène dans ses bureaux une lutte d'autant plus complète, que personne ne se dissimule que la lutte de tribune ne s'engagera pas cette année, et que par conséquent c'est sur l'effet à obtenir dans ces débats provisoires et sur la nomination des commissaires que doivent, quant à présent, se concentrer tous les efforts. Les intérêts de l'enseignement ecclésiastique seront soutenus par M. de Carné avec une mesure qui n'a pas toujours été gardée au Luxembourg. Le droit commun aura des défenseurs habiles dans MM. de Tocqueville et Odilon Barrot; l'enseignement par l'État, amélioré et rajeuni, peut compter sur les voix de MM. Thiers, Dupin, Rémusat, Quinette, Saint-Marc Girardin; enfin toutes et chacune de ces fractions comptent un peu sur M. de Salvandy. La commission, dont nous venons de nommer tous les membres, a fait choix de M. Barrot pour la présider, et de M. Saint-Marc Girardin pour remplir près d'elle les fonctions de secrétaire; mais on croit savoir que la majorité a d'avance fait choix de son rapporteur, et que cette tâche importante sera confiée à M. Thiers.

La discussion s'est poursuivie sur les chemins de fer, et il s'est trouvé dans la Chambre, en cinq jours de temps, une majorité pour décider que l'État n'exécuterait pas complètement les voies de fer, et une autre majorité pour mettre en déroute les compagnies qui s'étaient organisées dans la prévision de ce premier vote. Nous espérons que la Chambre fera cesser cette contradiction, en adoptant pour les chemins qui sont à l'ordre du jour, pour celui du Nord surtout, presque entièrement terminé, l'achèvement par l'État, que M. Dufaure est parvenu à faire rejeter à une faible majorité, à l'occasion du chemin de Bordeaux. Le coup porté aux compagnies a été reçu par leurs conseils d'administration. Un certain nombre de membres des deux Chambres, plus jaloux à coup sûr de l'intérêt de leurs localités qu'avides de gains à réaliser, avaient accepté les fonctions d'administrateurs dans les chemins soumissionnés. On a exposé que cette situation, que ce rôle complexe étaient mauvais; que les déterminations du ministre pourraient y perdre du leur liberté, le public de sa confiance, et les décisions des chambres de leur autorité. Uniquement préoccupés de prouver qu'ils avaient agi sans vue d'intérêt personnel, les députés ainsi mis en cause se sont succédé à la tribune, et n'y ont pas apporté un seul argument, une seule considération qui touchai à la question générale. Une première disposition a donc été introduite pour sauvegarder le ministre contre toute influence. Elle exige que la concession soit faite par adjudication avec publicité et concurrence;--le rabais portera sur la durée de la jouissance;--nulle compagnie ne pourra concourir qu'après le versement du cautionnement prescrit par le cahier des charges, et autant qu'elle aura été préalablement admise par le ministre des travaux publics. Quant à la question des administrateurs, elle a été tranchée par un autre article, adopté sur la proposition de M. Crémieux, et ainsi conçu: «Aucun membre des deux chambres ne pourra être adjudicataire ou administrateur dans des compagnies de chemin de fer auxquelles des concessions seront accordées.» Il est difficile de peindre l'émoi que cette discussions et ces résolutions ont fait naître. Nous croyons, nous le répétons, qu'elles auront pour conséquence de faire revenir immédiatement la Chambre au mode d'exécution complète par l'État. S'il en était autrement, l'exécution des voies de fer se trouverait encore ajournée; et, si l'on peut différer sur le mode d'exécution à adopter, tout le monde est d'accord sur les inconvénients immenses, sur le dommage réel qui résulteraient pour le pays d'un plus long retard dans l'achèvement du réseau.

Rien n'a fait plus de bruit cette semaine que le silence des avocats. Jamais les voûtes du palais' n'avaient retenti de plus de discussions que depuis que l'ordre a pris le parti de ne plus plaider. Nous aurions pu, il y a huit jours, annoncer les résolutions adoptées et prédire les événements. Nous avons préféré attendre et limiter notre responsabilité au récit des faits accomplis.

Le barreau de Paris se plaignait de la position qui était faite à quelque-uns de ses membres alors qu'ils plaidaient devant la première chambre de la cour royale, présidée par M. le premier président Séguier. On avait vu un avocat si habituellement, si inévitablement interrompu par ce magistrat dans chacun de ses plaidoyers, qu'il avait cru de sa délicatesse de déclarer à ses clients qu'il ne saurait plus se charger, sans danger pour leurs intérêts, des causes qu'ils pourraient avoir à faire plaider devant la première chambre. Dans une autre occasion, M. Séguier adressait la leçon la moins humaine à un pauvre père de famille qui, le cœur brisé, venait de conduire à la dernière demeure l'enfant unique qu'il pleurait, faisait demander la remise à huitaine d'une affaire dont il était chargé. D'urgence, il n'y en avait aucune; il ne s'agissait ni d'un prisonnier à élargir, ni d'une condamnation exemplaire à prononcer. On s'attendait à entendre sortir de la bouche du magistrat une parole de sympathie douloureuse, c'est un reproche qui en sortit, et, pour justifier cette dureté, M. le premier président s'appuyait sur l'autorité, inconnue de nos jours, de La Roche Flavin, qu'à la sensibilité de son texte on a supposé être quelque compère Tristan de la fin du seizième siècle ou du commencement du dix-septième.--On avait entendu, il y a peu de jours, M. Séguier rendre toute discussion impossible à un jeune avocat, en lui disant dès son début: «Expliquez-vous en un seul mot;--expliquez-vous en deux mots;--votre affaire est entendue.» L'ordre avait silencieusement gémi sur ces scènes trop souvent renouvelées; toutefois, il n'y avait vu que des torts individuels qui, à tout prendre, devaient peut-être encore pus affliger la justice et inquiéter les justiciables qu'émouvoir les avocats. Mais tout dernièrement M. le premier président, élargissant généralisant ses attaques, a fait entendre quelques mots qui mettaient l'ordre tout entier en cause et faisaient peser la suspicion sur ses sentiments d'indépendance, de dignité et de désintéressement. L'ordre s'est ému avec raison, à notre avis; son conseil s'est réuni pour délibérer sur la position qui lui était faite et le parti qu'il avait à prendre.

Dans toute cette première phase, nous le déclarons, il nous est impossible de voir des torts d'un autre côte que de celui d'un magistrat dont personne ne conteste les lumières, la sagacité, et qui, à une époque, on aime à s'en souvenir, a fait avec courage et modération ses preuves d'indépendance et de fermeté. En ces circonstances nouvelles, M. le premier président nous avait paru oublier les ménagements que l'élévation de sa position lui commandait, comme les droits qu'on ne saurait contester à la défense et les égards qui sont dus à ses organes. Mais ceux-ci n'ont pas su garder l'avantage de leur situation, et, en écrivant à M. le premier président que tel jour, à telle heure, ils se présenteraient à l'audience pour entendre ses explications, ils n'ont pressenti qu'ils les rendaient impossibles, que cette sommation, cette assignation à bref délai, blesseraient justement la dignité de la magistrature et leur feraient perdre, à eux, quelque chose de leur droit d'obtenir des réparations pour la leur. Ce qui n'était qu'un duel entre M. Séguier et l'ordre, a été converti par là en grave conflit entre le barreau et la cour qu'on avait engagée par cette façon de procéder. Si M. le bâtonnier, prenant la parole à l'ouverture de l'audience de lundi dernier, eût, sans l'avoir notifié par avance, fait appel à la raison, à la justice de M. le premier président pour qu'il effaçât par une explication satisfaisante les fâcheuses et injustes impressions de ses sorties malentendues, nul doute que M. Séguier ne se fût exécuté; du moins, s'il s'y fût refusé, il n'eût pas trouvé un seul défenseur parmi ses collègues eux-mêmes. La marche suivie, au contraire, en blessant les susceptibilités de la compagnie, jusque-là en quelque sorte étrangère au débat, l'a élargi; et la cour, oubliant ou se croyant autorisée à ne plus considérer de quel côté il avait d'abord été manqué à toutes les convenances, après plusieurs délibérations fort animées, a cité le conseil des avocats tout entier, signataire de la lettre adressée à M. le premier président, à comparaître devant les Chambres assemblées le lundi 1er juillet. C'est une mesure grave, c'est un conflit que ne peuvent suivre qu'avec inquiétude tous ceux qui regardent comme une garantie d'ordre la bonne administration de la justice, impossible sans l'intime union de la magistrature et du barreau.

Toutes les mesures ont été prises pour nous tenir en garde contre une seconde attaque des troupes marocaines, et pour obtenir diplomatiquement une réparation de la première. L'Angleterre s'est très-activement appliquée à nous faire sentir que ce serait nous commettre que de ne pas mépriser les injures et les coups de fusil des soldats de l'empereur, et s'est offerte pour s'entremettre dans ce différend. Nous avons accepté cette proposition en protestant, que, tout offensés que nous étions, et bien qu'une attaque meurtrière soit infiniment plus grave qu'un coup d'éventail, nous ne songions nullement à traiter l'empereur du Maroc comme la restauration avait traité le bey d'Alger. Nos intérêts et nos pouvoirs sont donc en ce moment aux mains de notre alliée. Il faudrait être d'un caractère bien inquiet pour concevoir la moindre crainte sur la façon dont ils seront défendus et dont il en sera usé.--Nous craignons fort que les ports de l'empire soient insuffisants pour recevoir toutes les escadres qui vont s'y rendre. L'Espagne en a déjà fait partir une; la nôtre s'arme à Toulon; l'Angleterre ne nous laissera probablement pas devancer la sienne. Voici venir maintenant celles de la Suède et du Danemark, si nous en croyons la Gazette des Postes de Francfort, dans laquelle on lit ce qui suit, sous la rubrique d'Holstein: «Depuis longtemps, le Danemark et la Suède ont exigé de l'empereur de Maroc l'abolition du tribut qu'ils ont payé jusqu'à présent. L'empereur a toujours refusé d'abolir ce tribut odieux. En conséquence, le gouvernement suédois va envoyer à Maroc une escadre. Il y a lieu de croire que cet exemple sera suivi par notre gouvernement et que les deux gouvernements agiront d'accord. Des explications seront ensuite données aux assemblées législatives des deux pays.»

Le ministère anglais a, depuis un certain temps, une lutte quotidienne à soutenir et de fréquents échecs à réparer. Il y a peu de jours qu'un membre de la chambre des communes, M. Duncombe, a amené sir James Graham à déclarer qu'usant d'un statut de la reine Anne il avait fait ouvrir à la poste un certain nombre de lettres sous sa responsabilité. Le ministre s'est, du reste, refusé à toute autre explication. M. Duncombe a dit alors qu'il avait des motifs pour croire que les lettres dont le secret avait été violé étaient adressées à M. Mazzini, Italien réfugié en Angleterre, connu comme le chef de la Jeune Italie. Il en résulterait que le ministère anglais violerait le secret des lettres pour le compte des gouvernements italiens. M. Duncombe demandait que cette affaire fût vidée séance tenante, ou que la Chambre s'ajournât jusqu'à ce que le ministère se fût expliqué. Mais l'ordre du jour était chargé, et l'on a, en passant outre, réservé à l'auteur de l'interpellation la faculté de la reproduire.--Dans la même Chambre était en discussion un bill par lequel le ministère proposait, de réduire le droit sur le sucre étranger, pour les pays où la culture est libre, de 63 schellings à 34. M. Miles a proposé, par contre, un amendement pour abaisser à 20 schellings le droit sur le sucre colonial, qui est aujourd'hui à 24, afin de conserver nue différence que réclament lues planteurs des Antilles pour pouvoir continuer du lutter contre les sucres étrangers. Vivement combattu par sir Robert Peel et ses amis, cet amendement n'en a pas moins été a voté par 241 voix contre 221 dans la séance de vendredi dernier. Alors le premier ministre annoncé que dans la séance de lundi il ferait connaître les intentions du cabinet. La discussion a donc été reprise, et, après une longue et vive discussion, la chambre a été amenée à se déjuger à une majorité de 255 voix contre 233.--La chambre des lords, de son côté, a été placée dans une position difficile par la discussion épineuse d'une motion faite par l'évêque d'Exeter contre la corruption et l'existence des maisons de tolérance. Lord Fitzhardinge a remercié d'abord le révérend prélat pour ses paroles éloquentes, espérant que la chambre renverrait à une commission le bill auquel le travail et les réflexions du noble évêque, sur une plaie aussi douloureuse, donnaient, sans aucun doute, la plus grande importance. Mais il désirait savoir si le révérend prélat avait vérifié un fait qui avait été publiquement établi. Aucune voix ne s'étant élevée pour le contredire, il avait présumé alors, lui, comte Fitzhardinge, que ce fuit était constant: autrement le corps auquel il était imputé n'aurait pas gardé le silence.

«Il y a un peu plus de deux ans, dit-il, on a publié que le doyen et le chapitre de Westminster avaient en propriété, près de la place d'Almoury, place que le noble lord ne connaît pas (hilarité), un très-grand nombre de lupanars des plus célébrés; qu'on en comptait vingt-quatre dans Almoury, tous possédés par le doyen et le chapitre de Westminster (éclats des rires), se trouvant ainsi dans la proportion de deux lupanars pour une prébende (rires prolongés); que dans le quartier d'Orchard Street il y en avait trente, dans celui de Pye-Street on en comptait quarante, dans celui de York-Street vingt, la plupart appartenant au doyen et aux membres du chapitre dans l'étendue de la corporation.» (Bruyante hilarité.) Le comte de Fitzhardinge pensait alors que le doyen et les membres du chapitre, usant du droit incontestable de propriété, auraient pu faire quelque chose avant qu'on eût recours aux mesures législatives. Il se rappelait que ce même corps, le doyen et le chapitre de Westminster, avaient refusé une place dans leur abbaye, au nom de la moralité et de la religion, à la statue de lord Byron, et qu'il y avait une grave inconséquence à rejeter l'une taudis qu'on gardait les autres. L'évêque d'Exeter a reconnu la vérité des faits cités par lord Fitzhardinge, mais il a déclaré que le doyen de Westminster s'occupait de les faire disparaître. Le bill passent en comité.

Nous avons parlé de troubles en Silésie. Ils sont devenus assez graves pour qu'on ait jugé prudent d'envoyer dans les communes agitées toutes les forces d'artillerie et de cavalerie dont on pouvait disposer. Mais pendant que Breslau se trouvait dégarni de troupes, par suite de ces envois, des désordres y ont éclaté dans la nuit du 7 au 8 de ce mois; ils sont bientôt étendus dans plusieurs bourgs et villages.

La ville de Breslau a été occupée militairement; on a fini par arrêter cinquante-trois individus, et la tranquillité de la ville a été obtenue par la contrainte. Les familles prussiennes s'expliquent assez peu clairement sur les causes de ces événements. Les journaux locaux se taisent complètement à ce sujet. A en croire les feuilles de Berlin, il n'y a eu de tumulte que parce que la musique des régiments n'avait pas exécuté des fanfares sur lesquelles on comptait. Mais, d'un autre côté, la Gazette des Postes, de Francfort, met cette affaire sur le compte de la propagande, qui aurait répandu des brochures propres à enflammer les esprits. D'autres versions plus vraisemblables donnent à penser que la situation fort dure des ouvriers tisserands de la Silésie et de la Saxe, a pu amener ces soulèvements. Du reste, la première de ces provinces ne paraît pas être la seule partie des États prussiens où la tranquillité aurait été troublée. Un journal de Francfort dit que sept ou huit personnes ont été blessées à Dusseldorf, à l'occasion des troubles. C'est ainsi que l'on nous apprend qu'il y a eu des désordres dans cette ville, sans que l'on nous en dise en même temps ni la cause ni la portée.