Couteau-Pistolet pour le voyage, par
M. Dumoutier, à Roudan.

Qu'on nous permette de rappeler en peu de mots les droits du grand artiste de Rennes à la gloire et à la renommée. Les travaux de M. Jourjon datent de loin, et il faut remonter au commencement de ce siècle pour en trouver les premières traces. C'est en 1805 que l'artiste fait ses premières armes.

La crosse du fusil, donné en cadeau à un prince de Bavière, présentait un bas-relief dont le sujet était une bacchanale; les chiens, la platine, la sous-garde, s'étaient transformés en autant de figures de ronde-bosse délicatement sculptées et fouillées avec une persévérance et un art étonnant, dans le bois et dans le métal.

Fusil style Louis XV, exécuté par M.
Caron.--Développement de la batterie,
de la sous-garde et de la plaque de
crosse.

En 1822, la France avait choisi, pour offrir en cadeau au duc de Wellington, un fusil de Jourjon, véritable merveille de l'art. Ce fusil représentait les douze travaux d'Hercule. Plus tard, deux Français ont acquis de M. Jourjon deux fusils, dont l'un représente Actéon dévoré par ses chiens, et l'autre la figure allégorique de l'Envie. On parle bien encore d'un autre fusil, envoyé par l'artiste à Paris en 1830, et qui a disparu dans la tourmente révolutionnaire. On prétend qu'un Anglais habitant l'île Maurice l'a acquis à vil prix. Quoi qu'il en soit, M. Jourjon, qui est à la fois sculpteur, ciseleur, damasquineur et arquebusier, ne s'est pas découragé en perdant le fruit de plusieurs années de travail: il s'est remis à l'œuvre et, en terminant le fusil dont nous allons nous occuper, il a du, assure-t-on: «Exegi monumentum aere perennius.» L'art, en effet, est immortel, les hommes passent, le bois et l'airain disparaissent, la gloire attachée à un nom va seule à la postérité. Le dernier fusil de M. Jourjon, le monument, ne le cède à aucune antre pièce de l'exposition par la grâce et l'originalité de la composition et par le fini des détails; nous retrouvons là les mêmes tours de force de ciselure, la même fermeté de burin. Qu'on remarque les deux pistons; un sphinx se précipite les ailes déployées et la bouche ouverte, sur la capsule qui lui éclate entre les dents. Il est posé, comme un vampire, sur la poitrine d'un homme admirablement modelé qui sert de platine et reçoit, avec un calme héroïque, la détonation de la cheminée sous forme de cornet acoustique; la sous-garde est une figure sévère de Diane qui, un arc à la main et le croissant symbolique au front sort d'une touffe de feuillage.

C'est là, si l'on veut, l'allégorie de la chasse à l'affût. Dans la crosse est sculptée la statue du dieu du silence. Ce que nous venons de dire n'est qu'une description froide et incomplète: la parole ne peut rendre les mille recherches de la sculpture, les coquetteries sans nombre de ce travail précieux. L'étui du fusil, avec son moule à balles, son tournevis, sa fiole pour l'huile et tous ses autres accessoires, est aussi étonnant de recherches et de détails que le fusil lui-même. Tout cet ensemble, ciselures sur acier, gravures damasquinées, incrustations en or et sculpture sur bois, nous semble devoir attirer sur son auteur les récompenses du jury, comme il a déjà mérité l'attention et l'admiration de la foule.

Poignée de l'Épée de la fabrique de
M. Moutier-Lepage.