Pendant les vingt-sept années qu'il passa dans les prisons des Espagnols, Campanella écrivit, lorsque ses bourreaux cessaient de le torturer, un nombre considérable de traités de logique, de physique, de morale, de métaphysique et de politique Si hardies et si nouvelles qu'elles fussent alors, les vérités qu'il proclamait n'ont plus qu'un intérêt historique. Notre siècle les a toutes dépassées; aussi les dix volumes in-folio du moine dominicain de Cosenza restent-ils enfouis sous les rayons des bibliothèques publiques, et ne sont-ils lus maintenant, à de rares intervalles, que par un très-petit nombre d'esprits curieux et méditatifs. Mais Campanella n'a pas été seulement un philosophe, un savant et un homme d'État, il a cultivé la poésie. Or le propre des productions de l'imagination, des œuvres de sentiment, est de ne point vieillir. Si l'esprit humain se perfectionne, le cœur reste toujours le même. Nos connaissances se sont étendues et tendent à s'étendre chaque jour. Mais les plus grands poètes de l'antiquité et du moyen âge n'ont pas encore été et ne seront peut-être jamais surpassés par les poètes modernes.

Persuadée sans doute de cette incontestable vérité, madame Louise Colet a cru devoir traduire en français quelques-unes des poésies de Campanella et une partie de sa correspondance. A ce choix de fragments elle a ajouté la Cité du Soleil, écrite en latin, et traduite également en français par M. Jules Rosset.

«Dans ses poésies, Campanella semble, dit-elle, avoir réuni sa philosophie, sa politique et sa morale. Jamais son esprit ne s'est élevé plus haut, jamais son regard n'a porté plus avant. Dans quelques sonnets, et surtout dans ses admirables Canzone, il fait un sombre et pathétique tableau des malheurs du temps et de son propre martyre. Il parle tour à tour au peuple et aux puissants le langage qui doit les éclairer; il pressent les révolutions; il les provoque, dans sa juste et sainte colère, et il cherche à les guider dans sa sagesse. Sa pensée indomptable éclate dans des vers d'une concision dantesque, et parfois aussi, il faut le dire, se perd dans les obscurités de la métaphysique. Nous avons courageusement lutté avec cette énergique poésie, prodigue d'idées, avare de mots. Nous ne pensons pas avoir vaincu toutes les difficultés; mais nous espérons qu'on trouvera du moins dans notre traduction le sens inaltérablement beau de l'original.»

A la suite des poésies et des lettres, madame Louise Colet a réuni les jugements de divers philosophes et historiens sur Campanella. Enfin, grâce à l'obligeance de M. Feuillet de Conches, possesseur d'une lettre autographe du moine de Stilo, elle a pu offrir à ses lecteurs un fac simile de cette écriture si rare.

Ce petit volume s'ouvre par une Notice un peu trop romanesque sur Campanella; mais madame Louise Colet nous affirme, dès le début, que malgré le tour étrange de ce travail, chaque description de lieu, chaque fait historique, chaque date, chaque détail sont scrupuleusement vrais. Nous sommes trop poli pour en douter.

Œuvres de Turgot, nouvelle édition classée par ordre de matières, avec les notes de Dupont de Nemours, augmentée de lettres inédites, des questions sur le commerce, et d'observations et de notes nouvelles; par MM. Eug. Daire et H. Dussard; et précédée d'une notice sur la vie et les ouvrages de Turgot, par M. Eug. Daire. 2 beaux volumes grand in-8, de 800 pages chacun, avec un portrait de Turgot gravé sur acier. 20 fr. Paris, 1844. Guillaumin.

Nous répéterons à nos lecteurs ce que disait dernièrement M. Passy à ses collègues de l'Académie des sciences morales et politiques: «Nous ne vous entretiendrons ni de Turgot ni de ses nombreux écrits. Ce n'est pas ici qu'il faut rappeler quelle fut la noble vie de Turgot et combien ses travaux ont de prix et jettent de lumière sur l'état et le mouvement des sciences économiques en France pendant la seconde moitié du siècle dernier. Ce que nous avons à signaler, c'est le merite éminent de l'édition nouvelle. Les Œuvres de Turgot entraient de plein droit et devaient occuper une grande place dans la belle collection des principaux économistes, dont M. Guillaumin est l'habile éditeur.» Jusqu'à ce jour, en effet, il n'avait existé qu'une seule édition à peu près complète des œuvres du célèbre ministre de Louis XVI. Cette édition, publiée par Dupont de Nemours, contenait neuf volumes. Le classement irrationnel des matières offrait en outre de graves inconvénients qui ont été évités avec soin dans l'édition nouvelle. Au lieu de l'ordre chronologique, M. Eug. Daire a eu l'heureuse idée d'adopter l'ordre des matières proprement dit, de sorte que le lecteur puisse suivre les idées de l'auteur sur chaque sujet dans leur marche et dans leur développement sans être condamné à de longues et pénibles recherches. De plus, il publie pour la première fois des documents précieux, entre autres des lettres inédites et le procès-verbal du lit de justice tenu à Versailles le 12 mai 1776, pour l'enregistrement des édits sur l'abolition de la corvée et des jurandes, monument curieux de l'histoire économique et politique des derniers temps de l'ancien régime. Enfin aux notes de Dupont de Nemours en ont été jointes de nouvelles, rédigées tout exprès par MM. Daire et Dossard. Les changements accomplis depuis un demi-siècle sont tels que certains passages des œuvre de Turgot ne pourraient plus être compris s'ils n'étaient pas expliqués, car il ne reste maintenant aucune trace des faits auxquels ils se rapportent.

Cette nouvelle édition est précédée d'une notice sur Turgot, par M. E. Daire. Ce n'est pas seulement l'histoire de Turgot et de ses ouvrages, c'est celle des dernières années du dix-huitième siècle. Après avoir lu cette intéressante notice, on comprend mieux que jamais l'urgente nécessité de la révolution française. Le grand ministre qui seul défendait l'intérêt général entre la coalition des intérêts privés s'était vu sacrifié par le roi aux clameurs de l'égoïsme. Louis XVI voulait sincèrement le bonheur du peuple; mais il renvoya le seul homme capable de soutenir son autorité chancelante. Le 12 mai 1776, Turgot quitta le ministère. «Ce fut, a dit avec raison un historien contemporain, une des époques les plus fatales pour la France.» Presque toutes les reformes que Turgot avait opérées disparurent sous ses successeurs. Mais ce qu'ils n'eurent pas la puissance d'anéantir, ce lut l'esprit qui les avait dictées et qui devait, malgré tous leurs efforts, fonder en France le principe de l'égalité civile, acheté par nos pères au prix de sacrifices sanglants, que le génie du ministre de Louis XVI avait prévus et voulait leur épargner. L'étude approfondie de cette époque mémorable contient encore d'utiles enseignements pour la nôtre. Les hommes d'État qui gouvernent la France pourraient lire avec profit les œuvres de Turgot et la notice de M. Eugène Daire. Ils y puiseraient une foule de leçons que nous ne saurions trop les engager à méditer.

Histoire des Expéditions maritimes des Normands et de leur établissement en France au dixième siècle; par M. Depping; ouvrage couronné par l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Nouvelle édition entièrement refondue. Un vol. in-18.--Paris, 1844. Didier. 3 fr. 50 c.

En 1820, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, à Paris, mit au concours, pour le sujet d'un prix, la question des causes qui ont motivé les nombreuses émigrations des peuples connus sous le nom de Normands, et l'histoire de leurs établissements en France. Jusqu'à ce jour, en effet, les expéditions de ce peuple n'avaient guère de mises en rapport avec l'histoire des pays qu'ils ravagèrent et où ils séjournèrent. M. Depping concourut, et il remporta le prix. Son ouvrage, couronné en 1822, ne fut imprime qu'en 1826. A peine eut-il paru, son auteur commença à sentir, comme il le déclare lui-même, tout ce qui y manquait; des documents inédits parurent successivement; d'autres sociétés savantes, stimulées par l'exemple de l'Académie des Inscriptions, provoquèrent de nouvelles recherches sur quelques parties de cet intéressant sujet. De là résulta pour M Depping l'obligation de soumettre les sources historiques à un nouvel examen. Malgré l'accueil bienveillant fait à son premier ouvrage, qui a été traduit dans plusieurs langues du Nord, il l'a refait en grande partie, et il le présente aujourd'hui au public comme un ouvrage presque nouveau. Nous ne doutons pas que ses désirs ne soient satisfaits, et que le public ne reconnaisse les soins qu'il a pris pour rendre son travail plus digne de ses suffrages.