M. Séguier, premier président
de la cour royale de Paris.
La chambre des députés a eu aussi cette semaine des séances animées et des débats à retentissement. Le cabinet se croyait, il y a huit jours, à l'abri de Secousses nouvelles, lancé sans accident possible sur ce qu'il lui restait à parcourir de chemins de fer, et près d'arriver à cette discussion du budget, station finale que la canicule et le bonheur des champs donnent aux hôtes du palais Bourbon et du palais du Luxembourg un impatient désir d'atteindre. L'opposition a encore obstrué les rails, et il en est advenu beaucoup de désordre et de culbutes dans le wagon du ministère. Nous avions laissé la discussion engagée sur la ligne du Nord. Par prudence, le gouvernement, contrairement à sa proportion première, avait, pour conjurer un échec, proposé l'ajournement de la question d'exploitation définitive, et demandé, à titre provisoire, d'être autorisé à poser les rails et à exploiter les tronçons terminés. Ceci ne devait pas rencontrer d'obstacle: il y a eu, en effet, unanimité. Mais il s'est agi de déterminer où s'embrancheraient les chemins qui devaient partir du tronc commun pour aller joindre la frontière belge et nos ports de la Manche, et là s'est engagée une lutte dont l'issue n'a pas été la phase la moins bizarre. Le gouvernement pressait, pour point de bifurcation, une localité fort inconnue jusqu'ici, mais qui se trouve avoir conquis tout à coup un grand renom, non pas géographique, non pas historique, mais parlementaire, Ostricourt. La commission avait adopté ce projet; mais, par distraction sans doute, elle avait choisi pour le défendre un rapporteur qui le trouvait détestable. Ce rapporteur donc ne faisait valoir aucun argument en faveur d'Ostricourt, et ne disait pas ce qui pouvait militer pour un tracé qui faisait sacrifier les relations les plus importantes, celles de Dunkerque avec Lille, par exemple, et dans le système duquel Calais se trouvait compromis aussi bien que Dunkerque. Les révélations, ou, pour être moins affirmatif, les indiscrétions de la salle des conférences, se sont fait jour à la tribune. On a donné à entendre qu'en bifurquant à Ostricourt, une voie de fer passait à Douai, et que si le chemin se trouvait de beaucoup allongé pour les points qu'il s'agissait de relier, il rendait par contre les communications très-faciles entre M. Martin (du Nord) et ses commettants. Ces bruits ont cheminé à grande vitesse, et, quand on est allé au vote, Ostricourt a succombé aux rires de l'Assemblée entière. Le banc des ministres, voyant la défaite de son protégé, s'est levé lui-même pour l'achever. Des embranchements se détacheront de Lille sur Calais et Dunkerque, et comme ce détour allongerait les communications de Londres avec Paris, le chemin de Boulogne, qui n'était qu'une éventualité fort incertaine, a été immédiatement classé et arrêté. Il viendra s'embrancher à Amiens; mais ici on n'a reconnu ni au mode de concours de l'État et des compagnies prévu par la loi de 1812, ni à l'exécution et à l'exploitation par l'État, ni à l'exécution par une compagnie avec subvention de la part de l'État et bail d'une durée moyenne, comme pour le chemin d'Avignon à Marseille, mais à son complet achèvement par les ressources uniques d'une compagnie à laquelle, en dédommagement, sera concédée une jouissance de 99 ans, comme pour les chemins d'Orléans, de Rouen, du Havre et de Strasbourg à Bâle. C'est, on le voit, un nouveau coup de canif donné à cette fameuse loi de M. Teste, à laquelle nous devons du moins la gravure et la frappe d'une fort belle médaille, c'est un retour aux principes posés par la commission de 1838.--Le lendemain, du reste, la Chambre, à l'occasion du chemin de Vierzon et de ses embranchements, qui aboutiront plus tard à Limoges et à Clermont, a, pour tenir tous les systèmes en équilibre, admis les compagnies financières. Dans les votes de l'honorable assemblée il y en a donc eu pour tous les modes et pour tous les goûts.--Restait la ligne de Strasbourg. Elle a été classée; les travaux ont été ordonnés et les crédits ouverts. Mais, quant à son mode d'exploitation, on a remis à l'an prochain à le déterminer, par suite de la dislocation du conseil d'administration de la compagnie. Une susceptibilité honorable a amené M. Ganneron et ses collègues, que l'amendement tout général de M. Crémieux n'avait pas eu, à coup sur, l'intention de mettre ni en cause ni en suspicion, à se soumettre par avance à une opinion de la Chambre qui n'a pas encore, qui n'aura peut-être pas force de loi, mais qui, ayant réuni une majorité dans son sein, leur a paru digne de déférence. Pendant que communication était donnée à la Chambre des députés de cette détermination de leur part, M. le comte Molé, que ce même conseil d'administration avait prié de le présider, faisait connaître à la tribune de la chambre des pairs sa résolution toute conforme. L'ancien président du cabinet du 15 avril n'a pas, dans son langage, du reste plein de dignité, cherché à dissimuler son aigreur contre le vote de la chambre des députés, dont l'amendement, comme il l'a rappelé, n'a été ni motivé par son auteur, ni le moins du monde combattu par le ministère, qui est allé depuis le dénoncer à la chambre des pairs. M. le comte Molé, en se soumettant, pour sa part, à cette décision, dont il déplore la portée, a dit quelle avait introduit dans le sein de la chambre des députés le germe d'une dissolution prochaine, et qu'elle avait rendu inévitable, au moins pour quelques-uns de ses plus honorables membres, l'appel aux électeurs. Le ministère n'a pas plus répondu à M Molé qu'il n'avait répondu à M. Crémieux.--Du reste, il semble que partout on reconnaisse que des mesures sont à prendre pour que des abus sans nombre ne sortent pas de la mauvaise organisation des compagnies. Dans le royaume de Wurtemberg on va plus loin. La chambre de commerce de Stuttgart et la réunion des libraires de la même ville viennent d'adresser une pétition au roi, pour le prier de ne pas livrer les chemins de fer à des compagnies privées, mais de les exécuter aux frais de l'État. Quant au roi de Prusse, il a rendu, le 3 juin, une ordonnance nécessitée par l'agiotage effréné qui s'était établi sur les actions de chemin de fer sérieux ou fantastiques. Cette ordonnance a causé beaucoup de sensation à la bourse de Berlin; elle défend d'ouvrir aucune souscription d'actions sans l'autorisation du ministre des finances. Elle prononce une amende de 500 à 800 thalers (1,875 à 3,000 fr.) contre les contrevenants. En même temps elle prohibe tout marché à terme, et le déclare nul par avance.
Dimanche matin le Moniteur, qui ne se permet envers ses lecteurs que de rares surprises, leur en a causé une dont la Chambre a cherché à les remettre. Un long article, pas trop embarrassé vraiment, affirmait que par suite de toutes les dettes de famille qu'elle avait acquittées, de toutes les charges qu'elle avait eues à supporter, de toutes les dépenses auxquelles il lui fallait faire face, la royauté se trouvait chez nous dans une situation d'argent qui n'était digne ni d'elle ni de la France, et que les clameurs des factions, des faux calculs qu'elles mettent en avant avaient seuls pu abuser jusqu'ici la partie saine de la nation et la majorité de la Chambre et détourner les pouvoirs législatifs d'accorder aux princes et princesses de la famille royale des dotations qui leur sont aussi indispensables que légitimement dues. Cet appel à l'opinion publique dans un journal, de la part d'un cabinet auquel précisément en ce moment deux tribunes sont ouvertes pour les propositions financières de l'exercice 1845, a paru inexplicable aux commentateurs du Moniteur, n'a pas, le lendemain matin, été mieux compris dans les couloirs du palais Bourbon, et a été fort rudement repoussé à la tribune.
La commission pour l'examen du projet de loi sur l'enseignement secondaire poursuit activement ses travaux; son rapport sera prochainement déposé, et, pour forcer le cabinet à entrer immédiatement dans une des réformes qu'on recule successivement en présentant de quatre en quatre ans un projet de loi qu'on ne mène pas à fin, elle proposera, par un amendement au budget des recettes de 1845, la suppression de l'impôt universitaire, lequel justifie fort bien son nom, car il ne pèse que sur les établissements de l'université et rend à la plupart d'entre eux, aux collèges communaux principalement, la lutte avec les écoles ecclésiastiques impossible.
On est impatient d'apprendre des nouvelles du Maroc. Le maréchal Bugeaud est venu avec sa réserve venger vigoureusement la trahison dont ses généraux avaient pensé être victimes. Quatre bataillons qui avaient mis le sac bas, et un escadron de spahis conduits par le colonel Youssouf se sont précipités sur les Marocains, et leur ont tué trois cents hommes. Chaque spahis est revenu avec une tête à la pointe de son sabre. Ce sont de cruels trophées! Le fils d'un ancien gouverneur de l'Algérie, le capitaine de spahis Tristan de Rovigo, et un antre officier du même grade, M. de la Chèvre, ont perdu la vie avec cinq autres des nôtres. Est-ce le guet-apens tendu aux généraux Bedeau et Lamoricière qui a donné lieu au massacre furieux de nos soldats dans les colonnes du Times et surtout de l'Eco del Comercio de Madrid? ou bien serait-ce excès de sollicitude et de sympathie pour nous? Le journal espagnol nous fait perdre, en une seule affaire, 18,000 hommes d'infanterie, 2,000 chevaux, une artillerie et un matériel considérable, et 5,000 mulets. Nos généraux sont tués. «Dans tous les cas, ajoute-t-il, l'échec sera difficile à réparer.» Il est bien probable qu'il n'y aura d'échec que pour la véracité de cette feuille sentimentale. En attendant, tout commande à notre gouvernement, dans cette affaire, une grande énergie et une dignité qui ne se démente pas. On avait annoncé que l'Espagne venait de s'en remettre à l'Angleterre pour terminer son différend avec le Maroc; mais on assure aujourd'hui que le Maroc a repoussé cette médiation. Quoi qu'il en soit, sir Robert Peel a déclaré à la chambre des communes qu'il avait reçu de M. Guizot communication des instructions données par le cabinet français. Nous préférerions que le cabinet, qui n'a point à se faire pardonner un passé ambitieux, cherchât moins à se prémunir, en cette occasion, contre un reproche de ce genre, qu'il ne se crût pas forcé à des communications qui, à coup sûr, ne sont pas sans danger, et dont le moindre inconvénient est d'autoriser le Times à dire que «nous avons pris l'engagement, quel que soit le cours des événements, de ne pas ajouter un pouce de terrain à nos possessions d'Afrique, et qu'à l'accomplissement de cette obligation tiendront indissolublement la paix du monde, la bonne intelligence des deux pays, et même le maintien des possessions françaises dans l'Algérie.» En vérité, M. le ministre des affaires étrangères aurait bien le droit de se plaindre des mauvais services qu'on cherche personnellement à lui rendre, des embarras qu'on lui fait naître de l'autre côté de la Manche. Le ministère vient de donner l'ordre de faire embarquer à Port-Vendres pour Oran deux régiments de cavalerie, un de hussards et un autre de chasseurs.
Nous avons parlé, dans notre avant-dernier numéro, des interpellations de M. Duncombe sur la violation du secret des lettres. Ajournées, elles ont été reproduites. A la plainte de M. Mazzini, l'honorable membre de la chambre des communes est venu ajouter celle d'un officier polonais, M Stalzberg. «Ce ne sont pas, dit M. Duncombe, les seules personnes dont la correspondance ait été visitée. Qui sait si, lorsque le duc de Bordeaux était en Angleterre, ses lettres n'ont pas été ouvertes? Assurément, Louis-Philippe eut été charmé de les lire. (On rit.) Peut-être les a-t-il lues. Avez-vous lu les lettres de M. Mazzini, pour faire plaisir au cabinet de Vienne? Décachetez-vous d'autres lettres, pour le bon plaisir du pape ou d'autres souverains? Je ne pense pas que le gouvernement soit assez perfide pour user en un procès politique des éléments que pourrait lui offrir cette indiscrétion officielle. Ce serait révoltant dans l'hypothèse d'une accusation de conspiration. J'aime à croire que le magistrat à qui le très-honorable baronnet (M. J. Graham, ministre de l'intérieur) présenterait de telles pièces, le prendrait par les épaules et le mettrait hors de cour. (On rit.) Et croyez bien que je ne demande pas à connaître les secrets de l'État. Ils n'en valent pas la peine. (On rit.) Ce que je veux, c'est savoir si le gouvernement a abusé de ses pouvoirs discrétionnaires. Je demande que la pétition du capitaine Stalzberg soit renvoyée à une commission spéciale, pour savoir en vertu de quels ordres a agi la direction des postes. La commission devra faire son rapport à la Chambre, et exprimer son opinion sur l'opportunité de la modification de la loi qui régit la matière.» Le ministre a répondu que c'était son droit, et qu'il en usait comme l'avaient fait ses prédécesseurs depuis le gouvernement de Cromwell. Un orateur, faisant assez bon marché de l'honneur de notre cabinet, a répondu qu'il fallait laisser ces expédients honteux aux gouvernements de Franco, d'Autriche et de Russie; mais qu'en un pays de liberté, un espionnage honteux ne saurait être maintenu, sous prétexte que l'espionnage peut prévenir des crimes. La torture pouvait avoir aussi quelques avantages, cependant elle a été abolie. La demande d'enquête de M. Duncombe a été repoussée par 206 voix contre 162. La même question a été soulevée, sans plus de succès, à la chambre des lords par lord Radnor. Le duc de Wellington, lord Brougham et plusieurs autres pairs ont établi que cet état de choses était irréprochable.--C'est très-bien. Mais nous devons alors avouer à leurs seigneuries que le gouvernement actuel a supprimé le cabinet noir à son avènement, et que ce scrupule, qui doit leur paraître bien ridicule, nous met dans l'impossibilité de reproduire aujourd'hui, comme le font les journaux illustrés anglais, notre Secret-Office. Du reste, pour rendre justice à chacun, nous devons dire que le noble exemple qu'a suivi le gouvernement de juillet avait déjà été donné par l'assemblée nationale. Des lettres, adressées au comte d'Artois, qui venait d'émigrer en Suisse, avaient été saisies sur M. de Castelnau, arrêté sur le pont Royal; elles furent envoyées à l'assemblée nationale par la municipalité de Paris. L'Assemblée ne voulut pas même les lire, et passa à l'ordre du jour.
Les dernières nouvelles de l'Inde sont à la date du 20 mai. A cette époque, lord Ellenborough ne connaissait pas encore son rappel. Une colonne anglaise de 800 hommes, commandée par le capitaine Taitel et le lieutenant Fitz-Gérald, s'était laissé surprendre par les Beloochees, qui l'ont poursuivie jusqu'à Poolagee, en la faisant cruellement souffrir. Sher-Mahomed, à la tête de 20,000 Indiens, avait recommencé les hostilités. Le 64e régiment avait encore donné des marques inquiétantes d'insubordination. Aucune nouvelle de Chine ne figurait dans ces dépêches.
Les reines avaient appelé à Barcelone ceux des ministres qu'elles avaient laissés à Madrid en le quittant. Ces conférences ont donné lieu à beaucoup de suppositions contradictoires, parmi lesquelles il ne s'en est pas trouvé cependant une seule qui tendît à accréditer la pensée que le gouvernement espagnol pût songer à rentrer enfin dans la voie constitutionnelle. Ce qui a été arrêté à Barcelone ne sera, dit-on, publié qu'après le retour des ministres, dans la capitale où ils reviennent. Les reines prolongent leur séjour à Barcelone, ce qui a donné lieu au bruit qu'on y attendait le comte de Tripani pour le marier avec Isabelle, un peu précipitamment, et de façon à ne pas laisser le temps d'arriver à des représentations nouvelles de la part de l'Angleterre. Nous donnons cette version pour ce quelle vaut.
La Calabre vient d'être le théâtre de troubles nouveaux. Les deux fils de l'amiral Bandiera, qui étaient partis de Corfou avec un certain nombre de réfugiés italiens, sont débarqués dans le royaume de Naples, le 16 juin, et ont tenté de soulever la province où la guerre civile s'était déjà engagée il y a peu de mois. Un supplément du Journal des Deux Siciles, du 23, affiche la plus grande quiétude, et cette feuille du gouvernement traite d'échauffourée déjà réprimée la nouvelle tentative.