Je gardai un moment le silence, ne sachant trop si mon malheureux ami jouissait encore, en effet, de toute sa raison, et cherchant à lire sur son visage, où se peignait toute l'agonie du désespoir.
«Oui, continua-t-il d'une voix entrecoupée, je l'ai vu, je lui ai parlé... nous avons interrogé le présent et l'avenir... L'enfant a lu dans son sein... elle y a vu la cause du mal et le remède... Le remède..., le voici... je dois le prendre, c'est du poison. Je mourrai, mais elle vivra. Mon seul attouchement l'aura sauvée.
--Quelle atroce folie! quel ridicule délire! m'écrai-je Comment peux-tu croire, Nathaniel, à de semblables rêveries? Reviens à toi, mon ami.
--Écoute! dit Keraudran d'une voix saccadée, et en me saisissant fortement le bras. Tu doutes toujours, n'est-ce pas? c'est ton esprit, ta nature! Eh bien, homme sensé, homme raisonnable, explique-moi comment cet homme a lu, vingt-quatre heures à l'avance, la lettre que j'ai reçue le lendemain; explique-moi cette guirlande de jasmin qui m'a été offerte à l'heure même qu'il me l'avait prédite; explique-moi... comment Mathilde se meurt!... et tu me diras ensuite pourquoi je ne puis la sauver.»
J'avoue, mes amis, que je restai muet. Mon bon sens, qui se révoltait contre cette succession de faits incompréhensibles, surnaturels, ne me fournissait pas un seul argument solide pour les réfuter. Au reste, Keraudran ne m'en laissa même pas le temps.
«L'arrêt est prononcé! continua-t-il d'un ton sombre avec une sorte d'égarement; le poison est là. Si demain, au point du jour, je n'ai pas fait passer dans mes veines ce venin mortel... qui lui donnera la vie... elle est morte!... et moi je vivrai!... Mais non, elle vivra... et alors, moi... je ne serai plus!...»
Il tomba dans le fauteuil, et se cacha la figure entre ses mains.
«Pour l'amour du ciel, Keraudran, m'écriai-je, garde-toi bien!....
--Laisse-moi! répliqua-t-il en m'échappant; la nuit porte conseil! Adieu!» Et il sortit précipitamment. Je voulus le suivre et le rejoindre, mais il se barricada dans son appartement, et je ne pus pénétrer jusqu'à lui.
Vous concevez que ma nuit fut triste et sans sommeil. Je vous laisse à juger aussi quelle fut celle de Keraudran. Le lendemain matin j'allai frapper à son appartement: je n'obtins pas de réponse. Fort effrayé, j'allai me procurer la seconde clef pour ouvrir la porte, et en revenant en toute hâte, je rencontrai la vieille gouvernante qui montait aussi l'escalier avec précipitation.