(La suite à un prochain numéro.)

Bulletin bibliographique.

Cours de littérature, par Amédée Duquesnel: Histoire des Lettres au moyen âge, t. IV; Histoire des lettres aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles; t. V et VI. In-8. W. Coquebert, éditeur.

M. Duquesnel, qui avait débuté par résumer l'histoire des lettres chez les anciens, a entrepris l'histoire de la littérature en Europe depuis l'ère chrétienne jusqu'à nos jours. Son travail, fort avancé, entame déjà le dix-huitième siècle. Ce jeune et laborieux écrivain a même saisi par anticipation l'époque contemporaine dans un livre en deux volumes qui a pour titre: Du travail intellectuel en France, résumé de la littérature française de 1815 à 1837; il ne reste donc plus qu'une lacune de cent et quelques années. Lorsqu'elle sera remplie, nous pourrons suivre, grâce à l'auteur, dans un tableau continu, le développement des lettres pendant plus de trois mille ans. Nous n'avons pas à nous occuper des trois premiers volumes, qui exposent, outre l'antiquité, les origines des littératures modernes. Ceux que nous avons sous les yeux embrassent le moyen âge à dater du sixième siècle et les temps modernes depuis la renaissance jusqu'au dix-huitième siècle. Ce serait encore une tâche considérable si nous voulions contrôler sur tous les points cette partie de l'ouvrage de M. Duquesnel. Nous nous bornerons donc à juger l'ensemble et quelques détails. Aussi bien ne crois-je pas que sur une masse aussi imposante de faits et de jugements, personne au monde puisse avoir une compétence universelle.

Il est évident qu'un travail de ce genre doit être, avant tout, un résumé des histoires antérieures; car aucun écrivain, si érudit et si laborieux qu'on le suppose, ne peut avoir dévoré moins encore digéré les œuvres de tant de siècles et de tant de peuples. L'Allemagne, l'Italie, l'Angleterre, la France, ont produit en œuvres littéraires dignes d'attention, assez de livres pour que la vie d'un homme ne suffise pas à les feuilleter. Donc, par force majeure, l'auteur parlera souvent sur la foi d'autrui, et lorsqu'il ne transcrira pas ses devanciers, il les abrégera, heureux si sur quelques points il apporte des études et des sentiments personnels! Qui veut la fin veut les moyens; Or, les moyens de l'entreprise de M. Duquesnel sont la connaissance et l'exploitation des historiens littéraires, à défaut des œuvres originales. Qu'on ne croie pas que cette tâche secondaire puisse être remplie avec succès par un esprit vulgaire; il faut beaucoup de discernement pour choisir les traits caractéristiques dans le tableau d'une époque, pour classer les faits avec méthode, pour concilier des jugements contradictoires, pour éviter la sécheresse et l'obscurité, enfin pour arriver à la proportion des parties et à l'intérêt de l'ensemble. Celui qui résume doit apporter de son fonds des idées générales d'histoire et de critique et un langage qui mette en relief tout ce qu'il exprime.

Nous sommes loin d'affirmer que M. Duquesnel réunisse sans exception toutes les qualités nécessaires pour atteindre à la perfection dans un résumé, mais nous pouvons le louer hautement d'une vertu fort rare chez les écrivains qui tirent d'autrui la substance de leurs œuvres, je veux dire la probité. M. Duquesnel ne donne sous son nom et sous sa garantie que ce qui lui appartient réellement, et il avoue hautement ses emprunts. J'en sais d'autres qui sont moins scrupuleux et qu'on mettrait à nu si on les dépouillait de leurs larcins anonymes. Notre jeune auteur a respecté les principes du droit des gens en matière littéraire; nous le croyons irréprochable sur ce point. Nous nous plaindrons seulement qu'il ait négligé plusieurs des sources où il pouvait puiser. Ainsi, par exemple, pour la littérature italienne, il nous semble qu'il aurait pu, sans dédaigner M. de Sismondi, consulter plus souvent Ginguené. Je le louerai sans doute d'avoir suivi pour le tableau du moyen âge les lignes tracées par M. Villemain, et d'avoir paré son livre de quelques fragments tirés de notre illustre historien littéraire; mais je lui reprocherai de n'avoir tiré aucun parti de travaux plus récents qui ont pour objet spécial les essais de poésie héroïque et dramatique pendant la même période. Il serait facile de multiplier les reproches de ce genre.

M. Duquesnel mêle dans sa composition l'histoire, la biographie et la critique. Il ne nous paraît pas qu'il ait toujours employé ces trois éléments dans une proportion convenable, ni surtout qu'il les ait fondus de manière à les éclairer mutuellement. Les détails biographiques dans une histoire générale ne doivent venir que s'ils jettent quelque lumière sur le génie de l'écrivain. Or, il est rare que M. Duquesnel fasse ce rapprochement: il raconte et il juge successivement sans chercher le lien des faits et des œuvres. Même ces esquisses biographiques ne sont pas toujours d'une parfaite exactitude. Voici comme échantillon les traits par lesquels l'auteur pense faire connaître Paul de Gondi: «Il eut pour précepteur l'illustre Vincent de Paul, et se fit remarquer dans ses études. En 1643, il prit le bonnet de docteur en Sorbonne et fut nommé la même année coadjuteur de l'archevêque de Paris; mais ces honneurs furent vains. L'abbé de Gondi, entraîné par son humeur ardente, s'éloignait de plus en plus de l'esprit de son état: il sollicitait les plus hautes dignités de l'Église, et se battait en duel comme un mousquetaire. Abandonné à sa passion pour les femmes, dévoré du besoin de l'intrigue et d'une ambition très inquiète, on le vit préparer la guerre civile dès que Mazarin eut été mis à la tête du gouvernement, lever à ses frais un régiment que l'on nomma le régiment de Corinthe, prendre séance au Parlement en laissant sortir de sa poche la poignée de son poignard, etc.» Tout ce morceau, qui veut être méchant, n'est ni exact ni piquant. L'abbé de Gondi prit longtemps avant 1643, en Sorbonne, ses degrés, qui ne l'élevèrent pas jusqu'au doctorat: je ne crois pas que les mousquetaires fussent plus ferrailleurs que les autres porteurs d'épée, et de plus il y a un étrange anachronisme à faire du coadjuteur un duelliste, car c'est dans son extrême jeunesse que Paul de Gondi fit bruit de ses duels et de ses galanteries pour éviter de prendre les ordres et rejeter la soutane dont on avait chargé ses épaules d'adolescent. Peut-on dire que le coadjuteur ait préparé la guerre civile, qu'il ait levé un régiment dès que Mazarin fut premier ministre, puisque la Fronde ne se forma que cinq ans après, que Retz n'y fut précipité que par les dédains de la cour, et qu'il n'organisa son célèbre régiment que pendant le blocus de Paris? Ne semble-t-il pas aussi que le poignard inoffensif dont le coadjuteur arma sa poche une seule fois pendant la seconde Fronde fit partie intégrante de ses insignes archiépiscopaux? Ceci ne nous apprend pertinemment qu'une seule chose, c'est que si M. Duquesnel a lu les mémoires du cardinal de Retz, il n'en a gardé qu'un souvenir bien confus.--Puisque j'en suis aux chicanes biographiques, je demanderai à M. Duquesnel où il a vu que madame de Lafayette, née en 1632 et morte en 1693, n'ait vécu que trente-huit ans.

Malgré beaucoup d'imperfections qu'il nous serait facile de signaler, M. Duquesnel a fait un ouvrage qui ne manque ni d'utilité ni d'intérêt. Nous souhaitons d'autant plus vivement qu'il réussisse, qu'une réimpression lui permettrait de remplir bien des lacunes, de réparer bien des erreurs et de mettre à profit des ouvrages récents ou anciens qu'il n'a pas consultés et qui valent mieux que ceux dont il s'est aidé. Nous pensons qu'il pouvait se dispenser d'invoquer l'autorité littéraire de M. Mély-Janin, dont il cite une page, et n'emprunter des idées littéraires à une histoire qui n'est pas toujours judicieuse. Prions le, crainte d'oubli, de rectifier dans l'occasion une fausse leçon de quelques vers de Charles d'Orléans. On lit dans l'édition de Chalvet (Grenoble, 1803):

En regardant vers le pays de France,

Un jour m'advint adoure sur la mer;