Qu'il me souvint de la doulce plaisance

Que je soulois audit pays trouver.

Ces vers harmonieux sans doute, gracieux par l'image qu'on entrevoit, touchants par le sentiment qu'on devine, ont l'inconvénient d'être inintelligibles. Tels qu'ils sont, M. Duquesnel les goûte fort. Eh bien! qu'il consulte l'édition donnée par M. Guichard, et il verra qu'il fallait dire à Dovre (Douvre) sur la mer, et ne mettre qu'une virgule à la fin du vers, ce qui rend l'admiration plus légitime, parce qu'alors on comprend.

Nous ne pousserons pas plus loin les remarques de ce genre; mais nous voulons attirer l'attention de M. Duquesnel sur la langue qu'il parle. Nous ne croyons pas que pour bien écrire, il suffise de vivre en paix avec la syntaxe. On renonce au titre d'écrivain, si on se contente d'expressions vagues, si on adopte toutes celles que l'improvisation introduit à la tribune et dans les journaux, et qui n'en seront pas moins longtemps encore des barbarismes pour les gens de goût; si enfin on accepte ces phrases toutes faites qui cessent si vite d'avoir un sens, ou du moins de l'exprimer, si elles le conservent. M. Duquesnel croit-il avoir dit quelque chose lorsqu'il écrit que les Provinciales excitèrent un enthousiasme impossible à décrire? pense-t-il parler élégamment et même purement, lorsqu'il dit que l'act progresse, que des principes sont basés sur, etc., qu'un livre n'est pas analysable, et qu'il déclare ne pas savoir par quelle ramification Boursault fut attiré à la cour? Au risque de passer pour pédant, continuons cette leçon, et ouvrons au hasard un des volumes de M. Duquesnel.

Je tombe sur la page 230, vol. VI. J'y lis un morceau sur Régnard (sic). Lisons d'abord Regnard et prononçons Renard. Continuons et «Une intrigue d'amour le fit s'embarquer....» Voilà du patois si je ne me trompe. Deux lignes plus loin, je vois:

«Regnard, gourmand et cuisinier, art qu'il avait appris...» J'apprends ici pour la première fois que cuisinier est un art: possible, dans le français de cuisine, non dans celui des maîtres. Que dire de la phrase suivante: «On dit qu'après avoir vécu au milieu d'une voluptueuse gaieté, il mourut du spleen en 1709.» A cette époque, le spleen n'avait pas encore été importé d'Angleterre en France; c'est au moins un anachronisme de langage; de plus, c'est une erreur, car la tradition fait mourir Regnard d'une médecine de cheval qu'il s'administra de sa propre autorité, avec la complicité d'un vétérinaire. Et ceci: «Ses épîtres et ses autres poésies n'ont guère de caractère et manquent souvent de conviction.» Ainsi les épîtres de Regnard ne sont pas toujours convaincues. Nous voilà bien instruits!» «Le Bat et la Sérénade sont des ébauches sans valeur par lesquelles le poète préludait à sa carrière.» Préluder à une carrière! qu'en pensez-vous? «Regnard ne peut être classé qu'à une distance incommensurable de Molière.» Faut-il apprendre à M. Duquesnel qu'incommensurable se dit de deux étendues qui n'ont point de mesure commune, et que par conséquent une distance, considérée absolument, n'est jamais incommensurable? Encore une petite citation prise dans le voisinage et à distance très-mesurable: c'est trois lignes plus bas: «On n'y trouve presque jamais ces vues morales si élevées que Molière jette à pleines mains dans son œuvre immortelle.» Pour jeter des vues à pleines mains, il faudrait avoir des vues dans les mains; or, est-ce là leur place? et pourquoi M. Duquesnel met-il de si étranges figures dans sa prose?

Nous faisons ces remarques, parce que M. Duquesnel ne passe pas pour écrire plus négligemment qu'un autre, et qu'effectivement il y a bon nombre de nos auteurs, parmi ceux dont on loue le style, qui ne supporteraient pas mieux les regards de la critique... si on critiquait encore.

Z.

Le Droit commercial dans ses rapports avec le Droit des gens et le Droit civil; par M. G. Massé, avocat à la cour royale de Paris, 2 vol. in-8. 15 fr.--Paris, 1844. Guillaumin.

Depuis le rétablissement de la paix, l'industrie et le commerce ont pris des développements inattendus. L'esprit militaire, si puissant autrefois, est en pleine décadence. La pensée de l'abbé de Saint-Pierre, trop longtemps regardée comme un rêve d'honnête homme, marche à grands pas vers sa réalisation. «S'il est un fait évident, dit le capitaine Ferdinand Durand, dans la préface de son livre sur les tendances pacifiques de la société européenne, c'est que de toutes les théories sociales ravivées par la révolution de 1830, celle qui tend à prendre la première place dans les cœurs généreux, celle qui remue le plus les intelligences larges et nobles, c'est la théorie du progrès pacifique. Ne devons-nous pas nous en féliciter tous? Est-il une pensée plus consolante pour l'homme que celle qui lui montre la vie terrestre comme une marche incessante vers un état meilleur, vers un état de paix et d'association?»