Informez-vous d'ailleurs auprès de MM. les professeurs du Conservatoire qui ont eu entre leurs mains mademoiselle Rachel toute petite fille, alors que ses hautes destinées ne se pouvaient soupçonner encore, ils vous diront que dans les exercices qu'elle commençait à balbutier, c'était plutôt le génie comique que le génie tragique qui semblait se révéler en elle; il est clair maintenant que la muse voulant doter mademoiselle Rachel de son double attribut, avait déposé dans ses langes le poignard et la marotte; Melpomène et Thalie ont été ses marraines.
Il semble que les entreprises aérostatiques de M. Kirsch ont remis les ascensions à la mode. Voici M. Margat qui s'en mêle, et annonce une prochaine ascension. M. Margat porte un nom célèbre dans ce genre; les nuages ont fait plus d'une fois connaissance avec lui, avec lui ou avec son père; il ne serait donc nullement original que M. Margat montât en ballon, et fit ce qu'on a l'habitude de faire dans sa famille, de père en fils; et vraiment nous ne parlerions pas de ce projet de voyage aérien annoncé par M. Margat, si un fait singulier ne lui donnait un intérêt inusité. M. Margat ne se mettra pas seul en route, il aura un compagnon, ou plutôt une compagne de voyage. Quoi! une compagne? Quelque luronne, quelque gaillarde, sans doute, habituée des longtemps à de telles entreprises? Pas le moins du monde. L'intrépide voyageuse qui prétend s'associer à M. Margat n'a jamais été dans les nuages: c'est une fille jeune, blanche, timide, jolie, jusqu'ici élevée dans le velours et dans la soie. Elle appartient à une riche famille, et s'appelle mademoiselle Augustine Dupast. On a eu beau faire, rien n'a pu arrêter la passion subite que mademoiselle Augustine Dupast a tout à coup manifestée pour les voyages en l'air. Elle a poussé cette passion jusqu'à donner 6,000 francs à M. Margat pour l'indemniser de ses frais de ballon et d'auberge. C'est dimanche, je crois, que ma demoiselle Augustine Dupast se lance dans l'espace:
Eh! vogue la nacelle!
Doux zéphyr, sois-lui fidèle!
Si les romans se cotent à cent mille francs, les écuyères et les chevaux sont également hors de prix. On annonce que M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, est sur le point de céder son établissement, c'est-à-dire ses cavaliers, ses sauteurs et ses quadrupèdes au prix de deux millions. Le marché n'est pas encore fait, mais il va se faire. Il faut que dans ce siècle-ci le saut du tremplin et les gambades soient d'un fier revenu!
Le goût de la comédie bourgeoise renaît de tous côtés; il n'y a pas une maison de campagne un peu bien habitée, il n'y a pas un château qui n'ait en ce moment son théâtre et sa troupe de société, ou qui ne se prépare à l'avoir. Les proverbes, abandonnés depuis longtemps, sont en résurrection. Nous revenons, non pas tout à fait à Colle et à Panard, mais tout au moins à M. Théodore Leclercq Que dis-je! On ne se contente pas de ces esquisses légères; il faut à ces messieurs de plus magnifiques loisirs; les chefs-d'œuvre de nos grands maîtres ne sont pas trop pour eux, et il paraît que déjà plus d'un Molé, plus d'un Fleury, plus d'une Contat, plus d'une Mars, plus d'une Talma, s'est révélé dans ces passe-temps de salon. On cite surtout un ancien ministre, homme de cœur et d'esprit s'il en fut, qui vient de jouer, au château de M. le comte de ***, le rôle d'Alceste avec une verve, une chaleur et un art qui feraient pâlir les plus habiles du métier. Allons! soit. Puisque les bons comédiens ne sont plus au théâtre, qu'on les retrouve au moins chez les nouveaux ou chez les anciens ministres!
A la dernière représentation de mademoiselle Taglioni, au moment ou le parterre et les loges inondaient la sylphide de bravos et de fleurs, mademoiselle Louise Fitzjames, une de nos excellentes artistes, s'est dégagée du groupe des danseuses qui entouraient mademoiselle Taglioni, et a offert à celle-ci une pomme d'or qu'elle a détachée d'une palme. Cet hommage plein de grâce, rendu au talent par le talent, n'a pas du être le moins précieux pour mademoiselle Taglioni.
La Grande-Chaumière.
Ce qu'on appelle la Grande-Chaumière est un petit jardin situé sur le boulevard Mont-Parnasse, et spécialement dédié à l'une des neuf sœurs qui trônent sur ce mont classique. Cette muse, il n'est pas besoin de la nommer; chacun a déjà reconnu l'aimable déité qui préside aux évolutions et guide les pas cadencés des nymphes unies aux grâces décentes... Mais je m'aperçois que je commets là un impardonnable anachronisme. J'emprunte a Horace sa définition pour vous peindre Terpsichore. Il s'agit bien de cela, vraiment! Le monde, tout en dansant, a marché depuis Auguste, et les temps, ainsi que les pirouettes, sont bien changés. Je me rétracte donc: au lieu de nymphes, lisez, étudiants;--au lieu de grâces, lisez grisettes;--au lieu de décentes, lisez... ma foi, hormis cette vertueuse épithète, tout ce que bon vous semblera.
La Chaumière est à la fois bal, concert, estaminet, café, restaurant, promenade; on y fume, on y danse, on y boit, on y mange, on y jase, on y rit, on y chante surtout, et avec des éclats de voix à faire tomber les murailles de n'importe quelle ville assiégée, là est la buvette; auprès, la salle de danse, qui a pour dôme le firmament, et pour lambris les verts panaches des acacias et des tilleuls. Autour de la balustrade, qui forme l'enceinte continue du terre-plein chorégraphique, circulait gravement, la pipe ou le deux tiers havane à la bouche, deux ou trois cents jeunes Abeilards avec bon nombre d'Héloïses qu'ils promènent triomphalement. Les costumes les plus excentriques, les cravates les plus hasardées, les gilets les plus impossibles brillent dans cette façon de tout qui serait à la fois allemand et britannique, s'il n'était avant tout français. Toutes les variétés de casquettes et d'accents sont représentées dans ce tourbillon, dans cette mêlée confuse de créatures et de voix humaines. Les chapeaux, en minorité, ne s'y maintiennent sur l'oreille de leurs propriétaires respectifs que par un miracle d'équilibre; les moustaches naissantes ou la barbe à l'état de forêt vierge y décorent toutes les physionomies. C'est à qui se donnera l'air le plus formidable, le plus solennellement rébarbatif. Une crinière digne des rois de la première race, decus frontis, complète l'ornement naturel de ces majestueux visages. Quant aux jeunes Héloïses, dont la tenue de bal se compose d'une capote de crêpe ou d'un chapeau de paille cousue savamment incliné sur le front, d'une robe aux long plis flottants comme la draperie antique et du crispin de rigueur, sinon d'un immense châle qui retombe jusqu'à la cheville, elles sont généralement, et ce n'est pas peu dire, aussi échevelées que MM. les Abeilards sont chevelus.