Le terrible drame qui s'est déroulé en cour d'assises, et dont vous savez maintenant le dénouement, l'affaire Donon-Cadot, a été pendant huit jours le sujet de toutes les conjectures et de toutes les conversations.
Dans les cafés, dans les promenades, sur les places publiques, il n'était question que de Rousselet et d'Édouard. Paris s'est trouvé, en quelque sorte, pendant toute la durée de ce procès sanglant, transformé en un immense tribunal où chacun posait les questions et faisait les interrogatoires selon qu'il doutait du crime, ou qu'il en était convaincu: pour Rousselet, il n'y avait pas lieu à discussion, puisqu'il s'avouait coupable, et à chaque audience renouvelait, avec un effroyable exactitude, les détails hideux de l'assassinat commis par lui dans la fatale matinée du 15 janvier; mais pour Édouard Donon, le procès s'agitait dans le public comme la cour d'assises: a-t-il pu voir les traces de sang empreinte sur les dalles du corridor par le soulier de l'assassin? est-ce lui qui a retiré de la serrure du cabinet où gisait son père, le malheureux Donon-Cadot, cette clef mystérieuse qui joue un rôle si important dans les débats? comment n'a-t-il pas entendu le cri terrible qu'a poussé la victime en tombant? Est-il vrai cependant que la victime ait pu crier? n'a-t-elle pas été tuée du premier coup? Ainsi se reproduisaient de tous côtés, hors de l'enceinte des assises, ces discussions si pleines le terreur et de sang.
Il faut dire cependant, à l'honneur de l'honnêteté humaine et de la pudeur publique, que beaucoup se refusaient de croire à la complicité d'Édouard Donon, par cette raison, puisée tout entière à la source sainte des sentiments naturels, à savoir qu'un fils, quel qu'il soit, qui entend son père pousser un cri de détresse, doit être entraîné, pour ainsi dire malgré lui, malgré ses mauvais penchants, par la voix supérieure de la conscience et de la nature, à voler à la défense le celui de qui il tient la vie. Et puis, beaucoup aussi se refusaient à penser qu'une telle insensibilité pût se rencontrer dans un si jeune homme presque voisin de l'adolescence, et qui, tout à l'heure encore, était assis sur les bancs du collège; et de quel crime était-il accusé, grand Dieu! du plus invraisemblable, du plus affreux de tous de parricide!... La main tremble et s'arrête rien qu'à écrire cet horrible mot.
Vous pensez bien que si ce procès occupait ainsi le dehors, les curieux et les insatiables ne lui manquaient pas au dedans: à chacune des audiences la salle de la cour d'assises s'est trouvée envahie et encombrée; dès sept heures on se pressait aux portes, tandis que les privilégiés, c'est-à-dire les amis, les parents, les protégés de MM. les juges et de MM. les avocats, attendaient paisiblement dans leur lit l'heure de se glisser par les portes complaisantes et de s'emparer des places réservées. Si jamais cette phrase de la Gazette des tribunaux: «L'enceinte de la cour est peuplée de femmes élégamment parées,» a été appliquée avec vérité, c'est incontestablement à cette occasion: oui, les femmes ont assisté en grand nombre à tous les actes de ce drame douloureux, et la plupart se distinguaient par une grande recherche d'élégance et de coquetterie. Les journaux judiciaires ont dit avec quelle grâce charmante, avec quels doux sourires, avec quels regards pleins de séduction, elles imploraient la bienveillance du président ou cherchaient à désarmer la sévérité du gendarme et à séduire sa consigne. Et pourquoi tous ces frais de coquetterie? pourquoi toute cette grâce et tous ces sourires? Pour assister aux détails monstrueux d'un crime ou succombe un vieillard, assommé à quatre reprises par une main sans pitié! pour entendre minutieusement la description de ces plaies affreuses, de ce cadavre livide et baigné dans une mare de sang! pour voir un jeune homme pâle et blond, de dix-neuf ans à peine, le fils de la victime, assis à côté de l'assassin, et poursuivi par la voix de la justice qui lui demande: «N'es-tu pas le complice du meurtrier de ton père? «Oui, assurément, mesdames, c'est là un beau spectacle, un spectacle charmant, un spectacle récréatif, pour lequel vous n'avez pas assez de toute votre élégance, de tous vos sourires et de tous vos attraits! Oui, parez-vous comme si vous alliez au bal ou dans votre loge d'opéra! parez-vous! n'est ce pas un jour de plaisir et de fête?... un assassinat, un vol et un parricide!... «Lisette, apportez-moi ma robe la plus fraîche et mon plus élégant chapeau, et ce joli bouquet de camélias et de roses.»
Ce n'est pas la seule et triste singularité que les honnêtes gens ont signalée dans ce procès mémorable, ni le seul trait en opposition avec la sombre destination du lieu, la gravité de l'accusation et la grandeur du crime; il y a eu des entractes, si on peut parler ainsi, qui n'ont été que le complément nécessaire de cette curiosité sans mesure et sans pudeur; pendant les suspensions de l'audience,--la Gazette des tribunaux l'a raconté,--tandis que les accusés, le jury et la cour se retiraient pour reprendre haleine, tout à coup la partie de l'auditoire réservée aux femmes se transformait en réfectoire, en salle de collation. Les pâtés, les babas, les fruits parfumés, les vins exquis circulaient ça et là, les uns sortant d'élégants petits paniers et de charmants petits sachets, les autres apportés par la complaisance de quelque fournisseur galant, on n'entendait plus, là où tout à l'heure le crime se confessait de sa voix haletante, que le bruit d'un beau repas et le choc des verres; je vous laisse à penser si la bonne causerie et même le rire manquaient à l'agrément de cet aimable festin mêlé d'une odeur de conciergerie et d'échafaud.
Le National, en partageant le peu de goût que nous montrons ici pour cet incroyable sans-gêne introduit en pleine Cour d'assises et pour cette licence indécente, le National a rappelé, avec beaucoup d'à-propos, ces lignes de Timon, d'une raillerie et d'une amertume éloquentes: «Que font ces agrafes d'or, ces mantilles de dentelles, ces fleurs, ces gazes, ces plumes légères parmi le lugubre appareil des cours d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le prétoire n'est-il donc plus qu'un théâtre? Si j'avais l'honneur d'être président de la cour d'assises, je n'admettrais dans son enceinte que les parents de l'accusé, et je dirais aux autres: «Mesdames, tant assises que debout, écoulez ce que je vais vous dire: Vous, allez tricoter les chausses de monsieur votre fils, ou mettre au lieu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que le rôti ne brûùle pas; vous, que vos parquets soient cirés proprement, vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes ni le sel dans votre soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages du vos tapis à la main; vous, déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes; vous, faites des gammes, et vous, des entrechats; allez! mesdames, allez! la jugerie n'a rien à voir avec les grâces, et la cour d'assises n'est pas la place de la plus belle moitié du genre humain.--Huissiers, exécutez les ordres du la cour!»
«Voilà les ordres que je donnerais, et je serais, je le crois, approuvé de tous les honnêtes gens.»
Ainsi parle Timon dans son Livre des Orateurs, et c'est ce qui s'appelle bien parler.
Mademoiselle Rachel, dont le départ pour la Belgique était en effet fixé à l'époque que nous avions d'abord désignée, il y a huit jours, a retardé tout à coup ce départ de trois ou quatre jours, pour les deux causes que voici: 1° mademoiselle Rachel a cédé à l'empressement public qui lui demandait une dernière représentation de la Catherine II de M. Hippolyte Romand; 2º mademoiselle Rachel a obéi à un sentiment de famille, en ajournant son voyage de quelque vingt-quatre heures: il s'agissait pour elle de jouer Phèdre au bénéfice de son jeune frère Félix et de sa jeune sœur Rébecca. Cette représentation fraternelle a eu lieu lundi dernier, et non-seulement mademoiselle Rachel a paru dans le rôle de la fille de Minos et de Pasiphaé, mais, qui le croirait? dans celui de Marinette du Dépit amoureux! Molière et Racine dans la même soirée. On sait comment la tragédie et mademoiselle Rachel s'entendent toutes deux; depuis cinq ans, la muse au sévère cothurne a reçu de la jeune tragédienne les gages les plus glorieux de sa tendresse, et les lui a rendus en couronnes et en bravos. Mais pour la comédie, c'est autre chose! La comédie et mademoiselle Rachel semblaient se tenir à mille lieues de distance l'une du l'autre; du moins le public le pensait ainsi, le public accoutumé à voir mademoiselle Rachel vêtue de la tunique antique, le front sévère, l'œil sombre, le cœur agité par les passions et ouvert de tous côtés à l'ambition, à la jalousie, à la haine; eh bien! le public se trompait dans sa routine; mademoiselle Rachel ne serait pas une remarquable tragédienne, qu'elle eût pu être une comédienne excellente; elle a du trait, de la verve, du mordant; et si Hermione n'a pas tout à fait, faute d'habitude, donné à Marinette le ton de grosse gaieté et l'aplomb comique qui lui conviennent, elle l'a gratifiée d'une diction très-pure, très-nette, très-piquante, dont Molière se serait fort rejoui, s'il s'était trouvé parmi les spectateurs.
Après tout, cet essai comique n'est pas le premier qu'ait hasardé mademoiselle Rachel; nous nous rappelons très-bien l'avoir vue jouer à l'Odéon le rôle de Dorine du Tartufe, pour une représentation à son propre bénéfice, et déjà, à cette occasion, on avait applaudi son esprit et sa finesse.