Une Bibiaderi dansant.
Othon avait épuisé déjà la plus grande partie de l'Orléanais, et, en désespoir de cause, il résolut d'aller chercher de la graine de luzerne au moulin du sieur Bouchard. Il n'ignorait point les charitables avertissements que le terrible Antoine avait semés dans le pays, mais il savait aussi que les Bouchard avaient entendu parler de lui d'une façon qui devait leur donner de la jalousie; et comme jusqu'alors Othon avait toujours rossé, il ne s'imaginait pas qu'il pût trouver à son tour qui le rossât.
Donc, il s'en allait fort tranquille et donnant des coups de poing dans l'air pour se faire le bras. A deux portées de fusil du moulin, il entendit une voix lamentable qui implorait son assistance; c'était le vieux Bouchard qui s'était démis la jambe en tombant de cheval et gisait sur la route, sans pouvoir même se traîner. L'occasion était belle. Othon chargea vigoureusement, sur ses épaules le gros homme blessé, et, leste sous ce faix énorme, il fit une entrée triomphale au moulin.
Louise et Antoine poussèrent un cri d'admiration à sa vue; le fils Bouchard pâlit d'étonnement et de jalousie, car, s'il prétendait avoir soulevé un tonneau de vin, assurément il ne s'était jamais vanté d'avoir soulevé l'auteur de ses jours. Louise, qui, par habitude, regardait d'abord le nouvel arrivé du côté droit, sembla surprise agréablement lorsque la joue gauche de M. Othon lui parut tout à fait semblable à la droite, et désormais elle levait sans précaution ses yeux sur le bel étranger.
Je me rappelle, dit l'abbé, avoir
lu les aventures extraordinaire
d'un coche parti de Nantes, en
Bretagne, et qui demeura plus de
deux ans en route avant d'arriver
à Paris, lieu de sa destination.
Antoine considérait le baronnet d'un œil sournois, et plusieurs fois il grogna en voyant les regards d'Othon dirigés fixement sur mademoiselle Louise. Le soir venu, Bouchard le père, la jambe enveloppée, était étendu sur une bergère, et la conversation se tourna naturellement vers son objet habituel, je veux dire la force des poignets. Antoine se vanta magnifiquement: à l'en croire, chacun de ses coups de poing aurait tué un bœuf. Othon avec modestie rappelait quelques succès obtenus par lui dans les foires du département; sur quoi, le jeune meunier lui prit la main, et, tout en feignant de rire, il lui serrait le poignet de façon à le briser. Othon ne sourcilla pas; de la main qui lui restait libre il saisit à son tour l'autre poignet d'Antoine, et celui-ci ne put s'empêcher de jeter un cri.--Dès ce moment, Antoine fut déchu du premier rang aux yeux de Louise.
Trois jours après, Othon, qui ne perdait point de temps, s'était glissé dans la chambre de l'héritière, et, à genoux, lui demandait sa main en les termes les plus fleuris que lui pouvait fournir sa littérature fablière. Louise rougissait, baissait les yeux, ne répondait rien, mais son silence était beaucoup plus clair que les plus longs discours du monde. Tout à coup un bruit de pas se fit entendre dans le corridor.
Première banquette du coche.