Trois jours après, Othon s'était
glissé dans la chambre de
l'héritière, et lui demandait sa
main à genoux.
Ce qui donnait aux plus madrés le mot du rébus. Et, dans la province, on commençait à nommer graines de luzerne toutes les demoiselles à marier.
Mais Othon, toujours poursuivi par un sort contraire, s'en revenait tristement, chargé de sa fameuse graine, dont regorgea bientôt la maison paternelle, de telle sorte que le vieux baronnet eût fort désiré que son bien-aimé fils variât un peu son prétexte, quand il allait aux champs pour chercher femme.
Sur ces entrefaites, Othon crut un instant toucher au terme de ses vœux, et se vit au moment de déjouer la malice de la fortune ennemie.--Il parvint à se faire aimer.--Voici comment.
Mademoiselle Louise était la nièce d'un sieur Bouchard, qui se disait descendant direct des Bouchard de Montmorency, et avait un gros moulin à blé sur la rivière du Loir. Louise passait, dans le pays, pour un très-bon parti, mais les prétendants à sa main étaient fort rares parce que, de bonne heure, Antoine Bouchard, son cousin, fils du meunier, avait bonnement annoncé qu'il casserait les reins au malappris qui marcherait sur ses traces conjugales. Cet Antoine était haut de près de six pieds, il avait des épaules carrées comme la porte de son moulin, et des poings énormes toujours au service, de son humeur revêche, et de son caractère batailleur. Mais Antoine joignait à ces solides qualités une laideur au moins égale à sa stature. La roue de son moulin loi avait un beau jour attrapé la joue gauche, dont un morceau fut enlevé, que les plus habiles médecins ne purent jamais remplacer.
Ce fut ainsi que Louise devint
madame Verdelet.
Mademoiselle Louise, élevée au moulin, grandit dans le respect absolu et dans l'admiration des géants: tout le jour elle entendait son oncle et son cousin, ces deux colosses, mépriser le reste des hommes et apprécier chacun de leurs voisins au degré de sa vigueur ou de sa taille. Le soir, après souper, il n'était question, entre le père et le fils, que des fameux coups de poing que l'un et l'autre se vantaient d'avoir donnés, et des tours de force incomparables que tous deux avaient exécutés. Le père avait un jour, disait-il, arrêté d'une main sa voiture lancée au grand galop; le fils avait soulevé un tonneau tout rempli de vin; le père s'était, en son jeune temps, battu contre cinq goujats ensemble; le fils avait, d'un coup d'épaule, jeté bas un gros mur, etc., etc.
Louise, qui tricotait au coin du feu, entendant le récit de ces prouesses, levait ses yeux timides vers les deux Hercules, qui lui semblaient alors les premiers du monde, et dont un geste, un regard même, la faisait trembler de tous ses membres. Mais son cousin était si laid!... Louise avait bien soin de toujours placer sa chaise du côté droit d'Antoine, c'est-à-dire du côté de la joue qui n'était point balafrée; et pourtant, malgré cette précaution, la pauvre demoiselle ne pouvait s'empêcher de penser souvent à cette horrible, joue gauche qu'elle serait bien, un jour, obligée de voir: car, quand on se marie, c'est pour longtemps, comme disait Oscar, et votre mari, madame, ne sera pas toujours tourné du côté, droit.