C'est aussi la question que les députés impatients s'adressent en voyant la session se prolonger indéfiniment. Les ministres ne seraient pas moins désireux de venir lire l'ordonnance de clôture; néanmoins ils paraissent appelés à monter plus d'une fois encore à la tribune avant d'y faire entendre cet ite missa est parlementaire. Les succès leur deviennent rares, et la fin de la tâche est pour eux laborieuse. M. le ministre de la guerre a, cette semaine, éprouvé le premier échec. La chambre des pairs, cédant à son désir, avait rétabli à huit années la durée un service militaire, ainsi fixée par le projet primitif de la nouvelle loi sur le recrutement mais réduite à sept ans par la chambre des députés lors de la précédente discussion qui a eu lieu cette année au palais Bourbon. Le projet y étant rapporté de nouveau, un nouvel amendement a été présenté pour que la Chambre maintînt son premier chiffre, et ne rendît pas obligatoire pendant un plus long temps, et sans profit pour la constitution d'une réserve sérieuse à laquelle on ne veut pas songer, ce service qu'on a appelé l'impôt du sang. A ces mots M. Dupin l'aîné a paru pris d'une animation très-grande. Il a combattu vivement cette expression d'un défenseur de l'amendement; en revanche il a soutenu vivement l'amendement lui-même; enfin il a fait une pointe jusqu'il Versailles, et a trouvé moyen d'exalter la liste civile pour l'emploi national et bien entendu de ses revenus, comme, quelques jours auparavant, il l'avait malmenée pour l'insistance et l'âpreté de ses réclamations pécuniaires. On n'est jamais sûr, sans doute, avant le départ, de se rencontrer avec M. Dupin; mais quand on sait qu'il est allé par la rive gauche, on peut être certain qu'il reviendra par la rive droite. L'amendement et le terme de sept ans ont été adoptés malgré les efforts du ministre, dont l'autorité sur la Chambre avait faibli dans cette question, par suite des opinions contraires qu'il a émises à différentes fois, en invoquant toujours une expérience que personne ne conteste, mais devant laquelle on s'incline plus volontiers quand elle se montre conséquente avec elle-même.
M. le ministre des finances, dont le but était de faire prendre patience à la Chambre sur la question de la conversion de la rente, sans engager le cabinet, n'a pas su conjurer un vote qui, en bonne logique financière, peut être regardé comme les prémisses dont la réduction du 5 pour cent est la conséquence. L'intérêt payé par l'État aux dépositaires de cautionnements était jusqu'ici de 4 pour cent. Sur la proposition de M. Havin, et malgré tous les efforts de M. Lacave-Laplagne, il sera réduit, à partir du 1er janvier prochain, à 3 pour 100. Puisque c'est là la valeur véritable que la Chambre assigne à la location de l'argent, elle ne peut longtemps encore allouer 3 pour 100 aux rentiers. C'est, du reste, une impatience que ne partage pas le ministre, car, avant l'adoption de la mesure proposée par M. Havin, il avait répondu à une interpellation de M. de Saint-Priest sur la conversion, qu'il en reconnaissait le droit et les avantages, mais qu'il ne pouvait prendre aucun engagement pour l'exécuter, ni préciser l'époque à laquelle elle serait opportune. C'est, depuis 1836, le langage qui se tient, la déclaration qui se renouvelle chaque année; mais on comprendra bientôt que cela ne fait pas avancer la question d'un pas, et que celle-ci veut être enfin résolue.
M. le ministre de la justice et des cultes a eu aussi ses luttes à soutenir. Une réintégration, au moins prématurée, d'un chef de parquet, que l'on s'était vu forcé de destituer par suite de la part scandaleuse qu'il avait prise à des menées électorales mises en lumière par la commission de la chambre des députés, a, dès l'ouverture de la discussion sur le budget de ce double département ministériel, amené un débat très-vif. Il n'y avait pas là de vote possible, et comme les propositions financières du ministre étaient la reproduction de celles de l'an dernier, la mauvaise humeur de la Chambre n'avait pas matière à s'exercer. Cependant, dans un tout petit coin du budget des cultes, M. Martin (du Nord) proposait de modifier une disposition de la loi organique de l'an X, et d'accorder à M. l'archevêque de Paris quatre vicaires généraux au lieu de trois. Cette création était motivée en partie sur l'accroissement d'occupation que nécessite l'examen des livres nouveaux. MM. Dufaure, Dupin aîné et Isambert ont combattu successivement la proposition. On a dit que c'était tout simplement la censure ecclésiastique que l'on arrivait à sanctionner ainsi, et que pour modifier la loi qui a donné force et vigueur au concordat, ce n'est point un article inaperçu de budget qu'il faut, mais, si la nécessité en est reconnue, une loi ostensiblement présentée, examinée, rapportée et discutée. La proposition ministérielle a été repoussée.
M. le ministre des affaires étrangères a eu son tour. Le ton de discussion de la presse et même des tribunes anglaises, à l'occasion de notre affaire du Maroc; les espèces de menaces qu'on à lait entendre contre la sécurité de nos possessions d'Afrique; les interpellations annoncées à la chambre des communes, par M. Sheil, sur la question de savoir si le consul d'Angleterre en Algérie exerce ses fondions en vertu d'un exequatur du gouvernement français, ou en vertu d'une autorisation du gouvernement précédent, et sur la situation des relations de l'Angleterre avec la France en ce qui concerne l'Algérie; tout donnait un à-propos nouveau à une question qui n'est cependant pas nouvelle, celle précisément que M. Sheil posait de son côté, M. Crémieux a reproduit à M. Guizot l'interrogation des précédentes années. Pourquoi, alors que tous les consuls et vice-consuls des puissances étrangères en Algérie ont demandé depuis 1830, l'exequatur de la France, l'Angleterre seule s'en est-elle cru dispensée? M. Guizot a pensé sortir de la difficulté en reproduisant la réponse qu'il avait faite les années précédentes, à savoir, que l'exequatur une fois donné à un agent lui sert pendant tout son exercice et malgré tous les changements de gouvernement qui peuvent survenir; que le consul anglais à Alger s'y trouvant depuis plus de quatorze ans, il n'avait pas eu d'exequatur nouveau à solliciter après la chute du dey. Mais M. Crémieux, qui s'attendait à cette réponse stéréotypée, et qui avait échelonné ses moyens d'attaque, a fait observer à M. Guizot qu'en admettant qu'on dût se contenter de cette explication pour le consul général d'Alger, il resterait à expliquer comment les vice-consuls anglais de Bone, d'Oran, de Bougie se trouvent également tous sans exequatur, et comment notamment il se fait que dans cette dernière ville, où un même personnage est tout à la fois vice-consul de Sardaigne, de Toscane et d'Angleterre, cet agent ait demandé et obtenu l'exequatur du gouvernement comme représentant de la Sardaigne et de la Toscane seulement? M. Guizot laissait voir l'embarras le plus mal dissimulé et la crainte de se mettre en contradiction trop ouverte avec ce qu'il se disait, sur le même sujet, peut-être au même moment, de l'autre côté de la Manche, quand M. Fulchiron s'est montré à la tribune, et un mouvement d'hilarité a distrait la chambre et laissé respirer le ministre.
Les projets de lois à discuter entre les deux budgets s'amoncellent. M. le ministre des travaux publics avait présenté un projet pour l'établissement d'un chemin de fer de Paris à Sceaux, partant de la barrière d'Enfer, suivant le système de M. Arnoux, lequel, on le sait, a déjà été expérimenté, sur une très-petite échelle, à Saint-Mandé, et admet les courbes d'un rayon très-réduit, sans crainte de déraillement. M. Dumon vient d'apporter une proposition nouvelle à la Chambre pour essayer également le système atmosphérique. On ne lui fera pas attendre le vote de ces deux lois et l'ouverture de ces deux crédits; ce sera ensuite à lui à mettre son activité à faire procéder le plus tôt possible à cette double expérience qui peut opérer une révolution dans le système des chemins à établir et apporter une économie énorme dans leur confection.
On se rappelle la proposition relative à l'abolition du timbre des journaux déposée il y a plusieurs mois par M. Chapuys-Montlaville. La commission qui avait été chargée, de son examen vient de terminer ses travaux et de nommer son rapporteur. La majorité a repoussé tout à la fois deux mesures présentées comme connexes; l'abolition du droit du timbre réclamée par M. Chapuys-Montlaville, et la fixation d'un droit à percevoir sur les annonces. Elle s'est bornée à proposer d'uniformiser le timbre des journaux qui est aujourd'hui, selon le format, de quatre centimes pour la plupart des feuilles de département et pour le Charivari, par exemple, de cinq centimes pour le Siècle, le Constitutionnel, la Presse et autres, et enfin de six centimes pour le Journal des Débats et la Gazette des Tribunaux. Le timbre serait, désormais uniformément fixé à quatre centimes, et il serait loisible aux feuilles périodiques, selon les besoins de leur publicité, de s'en tenir à un format réduit ou de recourir au plus étendu. La différence de recettes causée par cette réduction est estimée devoir être insignifiante pour le trésor.
La chambre des pairs, de son côté, poursuit activement ses travaux.
Elle a entendu le rapport fait par M Mérillion sur le projet de loi relatif à l'état de l'esclavage dans les colonies. La lecture de ce travail n'a pas duré moins de deux heures.--Elle a voté le chemin de fer d'Orléans à Bordeaux, en retranchant toutefois, sûr les observations de M. le comte Molé, assez dures pour le ministère, le fameux article 7 que M. Crémieux y avait fait inscrire. Quel parti va prendre la chambre des députés, à laquelle le projet ainsi amendé vient d'être rapporté?--Enfin, la chambre des pairs, s'émouvant comme celle des députés et comme le pays, du ton et du langage des organes de la Grande-Bretagne à l'occasion du Maroc, avait résolu d'adresser, lundi dernier, des interpellations au ministre des affaires étrangères. La discussion du budget de son département dans l'autre enceinte législative a forcé M. Guizot de prier la Chambre d'ajourner au mercredi cette conversation, qui se tient au moment même où nous écrivons.
Nous disions, il y a quinze jours, qu'on semblait vouloir nous imposer, si nous faisions une pointe dans les États de l'empereur de Maroc, l'obligation de nous borner à toucher barre et à nous retirer aussitôt. La réalisation de cette prédiction ne s'est pas fait attendre. Des dépêches télégraphiques, de M. le maréchal Bugeaud, ont informé M. le ministre de la guerre que, le 19 nos troupes étaient entrées sans coup férir dans les murs d'Oneida, et que le 21 elles en étaient ressorties pour prendre la route quelles avaient suivie en sens contraire quarante-huit heures auparavant, 100 hommes seulement avaient été distraits de la colonne pour aller à Djeninah, point sur la côte distant d'Oran de trente-cinq lieues, situé à quatre lieues de Nedroma et à douze de Tlemcen, dont il serait devenu le port, si, à la suite de cette pointe, on n'eût reconnu qu'il n'offrait aucune sûreté pour les navires. Pendant ces toutes petites promenades exécutées l'arme au bras, Abd-el-Kader et les siens, bien armés de fusils anglais, passent entre nos colonnes, font des razzias sur le territoire de la régence d'Alger, et y lèvent des contributions forcées; dans le même temps, le général marocain qui nous a si inopinément et si brutalement attaqués nous écrit qu'il n'a pas la permission de faire la guerre, mais il se montre encore moins autorisé à faire sa paix avec nous; pendant ce temps, enfin, M. le prince de Joinville a paru en vue de la côte d'Oran, et sa présence a électrisé nos marins et nos soldats. A coup sûr, ils ne seraient pas moins animés si l'on mettait à l'ordre du jour de notre brave année les insolents discours qui se prononcent à cette occasion dans le parlement anglais. Les questions de lord Palmerston, la déclaration à la chambre des lords du comte de Minto qu'il a vu avec inquiétude, le commandement des forces navales françaises donné au prince de Joinville; l'énumération des forces considérables envoyées, dit le Morning Post, «pour stationner sur la côte d'Afrique et surveiller la flotte française sous le commandement de M. le prince de Joinville;» tout cela est triste et irritant, et il est fâcheux que M. le ministre des affaires étrangères ait cru devoir faire à la tribune de notre chambre des députés un éloge de la prudence du jeune amiral d'un ton qui ressemblait à une leçon à l'adresse de celui-ci et une satisfaction à ses censeurs de l'autre côté de la Manche.--Lord Minto, que nous nommions tout à l'heure, en posant quelques questions assez pressantes à lord Aberdeen, s'est attiré de lord Londonderry une réponse que nous devons rapporter: «En bonne justice, a dit Sa Seigneurie, la Chambre reconnaîtra que le pays doit beaucoup à la sage politique du comte Aberdeen, qui a su diriger habilement nos affaires dans un moment de crise très difficile pour nos relations avec la France, et l'on ne saurait avoir oublié comment il a réglé la question du droit de visite.» La question du droit de visite est donc à la fin réglée? Eh! que ne nous le disait-on? Et comment l'est-elle, s'il n'est pas trop indiscret de le demander?
On se préoccupe fort, on le comprend, à Alger, de ce qui se passe; ou, pour être plus exact, de ce qui ne se passe pas sur la frontière du Maroc. Toutefois, le mois dernier, une prédiction rapportée tout récemment de la Mecque avait donné à la population indigène une assez forte distraction, en lui persuadant qu'une ville musulmane allait être engloutie par les eaux. Ce ne pouvait être qu'Alger; mais on pouvait se préserver en priant pendant trois jours et en égorgeant un mouton dans chaque famille. En général, les Maures, qui se laissent un peu gagner par l'esprit d'examen depuis la conquête, se sont dispensés du préservatif; mais les nègres n'ont pas imité cette indifférence, et le mercredi, 19 juin, ils se sont rendus à la qoubbah de Ciddi-Bellal (leur marabout spécial), auprès du quartier d'Hussein-Dey. Là chaque dar-el-djemaa (maison d'assemblée) ou réunion de chacune des six nations du Soudan, avait ses représentants. Un bœuf a été immolé et mangé sur place, «car il ne fallait pas, disaient les convives, qu'une seule parcelle de la victime entrât à Alger, sans quoi les prières et les sacrifices eussent été perdus.» Ils nous paraissent n'avoir réussi qu'à faite changer l'inondation en incendie, car le 26 au soir, le feu a pris dans la baraque d'un rôtisseur juif, près de la place Royale d'Alger et s'est bientôt communiqué à des constructions en bois et à un bâtiment servant de magasin de campement. (Voir la dernière page de ce numéro.)