Nathaniel de Keraudran en était désolé.

«Faut-il donc devenir ennemis?» disait-il.

Dans son désir de la paix, il eût souscrit à toutes les conditions pour obtenir un arrangement amiable. Il me pressa d'être son négociateur, et je partis pour le château de Larcy chargé de cette délicate mission. J'avoue aussi que, de mon autorité privée, j'en avais pris une plus délicate encore. Je connaissais l'amour de Keraudran pour Mathilde; il n'avait fait que s'enflammer depuis leur rupture. D'un autre côté, j'étais persuadé que Mathilde aimait Nathaniel, et que sa tendresse avait survécu au bizarre caprice qui avait provoqué leur séparation. Je ne désespérais donc pas de les réunir, et je partis dans ce but, tout autant que dans celui de terminer leur procès.

Je fus parfaitement accueilli au château de Larcy. J'avais été l'ami de la famille avant même d'être celui de Keraudran. De plus, je ne dissimulai pas le moins du monde mon caractère officiel d'ambassadeur. Je m'annonçai comme messager de paix, chargé de pleins pouvoirs, et je m'aperçus bien vite qu'on désirait terminer les hostilités aussi bien au château de Larcy qu'à celui de Keraudran.

Mais je vis aussi que ma seconde entreprise serait plus difficile: ce n'était pas seulement un caprice de jeune fille, mais une volonté sérieuse, un calcul bien arrêté d'avance, qui avaient amené la bizarre épreuve dans laquelle Nathaniel avait échoué. Prendre un époux, c'était dans la pensée de Mathilde, lui donner sa vie; elle ne voulait la donner qu'à un homme qui l'eût, payée d'un semblable retour. Aussi, lorsque je lui parlai de l'amour de Keraudran, lorsque je peignis son désespoir, elle haussa les épaules.

«J'en ai fait l'expérience, répondit-elle avec un sourire ironique; je suis maintenant que cette passion si vive, que cet amour si dévoué ne peut aller jusqu'à boire deux cuillerées de potion! Que voulez-vous? continua-t-elle d'un ton agaçant, je m'étais mis dans la tête que je valais la peine d'être aimée pour tout de bon. J'attendrai de l'être pour me décider.

--Personne ne vous aimera plus que Nathaniel, répliquai-je.

--Eh bien! alors... j'attendrai toujours! et je ne ma déciderai pour personne!»

Je revins souvent sur le même sujet, et toujours avec aussi peu de succès. Je commençai donc à désespérer de renouer une alliance qui paraissait définitivement rompue, et si j'en parlais encore à Mathilde, ce n'était plus que pour trouver un sujet d'amusantes querelles et d'innocentes coquetteries. De son côté, Mathilde semblait se plaire beaucoup à ces taquineries galantes qui occupaient nos tête-à-tête sans les rendre dangereux, et qui lui rappelaient un nom et des souvenirs beaucoup plus chers peut-être qu'elle n'eût voulu le laisser croire.

Je dois avouer aussi que j'avais à cette époque une assez mauvaise habitude: c'était, de faire la cour à toutes les jolies femmes que je rencontrais; et cela presque sans but, par simple passe-temps, comme un jeu d'esprit, et de même qu'on dit en termes d'escrime, pour m'entretenir la main. J'avais conservé cette habitude dans mes nouvelles relations avec Mathilde, et elle répondait à mes galanteries avec une présence d'esprit et une gaieté qui m'encourageaient à continuer en me permettant de croire qu'elle ne s'abusa pas sur leur véritable valeur. Que pouvious-nous, d'ailleurs, faire de mieux pour tromper les loisirs de cette vie de château monotone et solitaire?