Pendant la fête, Mathilde fut excessivement réservée. Du mon côté, en réfléchissant aux circonstances de notre voyage, je compris cette réserve, et j'avoue même que j'en fus bien aise. J'aurais été embarrassé pour recommencer avec elle nos enfantillages des premiers jours; je craignais même d'avoir été trop loin, et je résolus de partir le plus promptement possible.
La fête champêtre était, au reste, fort gaie. Il y eut une espèce de feu d'artifice, et le bal finit fort tard, il avait été décidé que nous passerions la nuit chez nos hôtes, et on nous conduisit à nos appartements respectifs. Mathilde et son père furent logés dans le bâtiment principal, à un étage au-dessus l'un de l'autre Pour moi, l'on m'avait assigné un petit pavillon sur le jardin. Je m'y endormis profondément.
Un grand bruit et des cris me réveillèrent au point du jour. Lorsque j'ouvris les yeux, je vis ma chambre entièrement éclairée d'une rouge et sinistre lueur. Je me jetai précipitamment en bas du lit; j'ouvris ma porte... Le feu était à la ferme. A peine vêtu, je me précipitai vers les bâtiments embrasés; j'eus en un instant traversé le jardin, et j'arrivai dans la cour.
C'était affreux: le logis principal, assez solidement construit en maçonnerie, était entouré des bâtiments d'exploitation élevés en charpente, couverts en chaume pour la plupart et adossés aux murs de la maison: tous ces bâtiments étaient en feu. Quelques flammèches d'artifice avaient sans doute causé cet incendie. Les habitants de la maison, réveillés par les flammes, s'étaient sauvés à demi nus dans la cour; on criait, on courait, on s'appelait, on se heurtait, et, dans ce désordre, il n'y avait aucun moyen de combattre et d'arrêter les progrès du feu, qu'attisait encore la brise du matin. Au reste, il n'y avait plus guère d'espoir: les bâtiments légers construits en avant étaient déjà presque entièrement consumés, et les flammes enveloppaient le corps de logis principal, qu'elles commençaient à dévorer. Quelques seaux d'eau, jetés çà et là au hasard, sans ensemble et sans direction, par des mains éperdues, ne faisaient qu'irriter la fureur de l'incendie.
Mon premier soin fut de chercher Mathilde et son père dans la foule.--Je rencontrai le vieux baron qui appelait sa fille à grands cris.--Mathilde n'y était pas! Ce fut un coup terrible; personne ne l'avait vue!
«Cherchez-la! ramenez-la moi! criait ce père éploré.
--Pas moyen de rentrer dans la maison, répondit un valet de ferme, revenant, ses habits à demi bridés. L'escalier s'est écroulé; il a failli me tomber sur la tête.»
A ce moment, ce fut comme une ineffable et terrible vision; tout en haut, sur le sommet de la maison, on vit apparaître Mathilde: fuyant devant les flammes qui s'élançaient d'étage en étage, elle était montée jusqu'au faîte. La pauvre enfant avait, pour fuir, revêtu ses habits de la veille; elle était là, accroupie sur le bord du toit, en parure de bal, blanche et brillante comme une fée. Au-dessous d'elle, les flammes tourbillonnaient avec des bruissements de fureur, et une large nappe de fumée brillante et rouge se déroulait derrière en ondoyant sous le vent. Perdue au milieu de l'incendie qui l'entourait de toutes parts, prêt à la dévorer, elle restait immobile, les mains croisées sur sa poitrine, et si elle appelait du secours, sa voix, étouffée dans les mugissements du feu, ne parvenait pas jusqu'à nous.
«Vingt mille livres, trente mille livres, cent mille livres à qui me ramènera ma fille! s'écriait le vieux baron en se tordant les mains de désespoir.
--Ce n'est pas possible!» répétait-on autour de lui.--Et tous les yeux se fixaient mit elle.--Comment arriver là-haut? Tout brûle dessous.»