A quatre heures du matin, le 30 juin, je fus réveillé en sursaut par un coup de canon. C'était le premier signal de l'ouverture de cette double fête. Deux heures après, les clochers de la cathédrale firent, selon le programme officiel, «entendre leurs plus beaux accords»; mais au son des cloches,--douce surprise!--se mêlaient les voix d'un chœur nombreux de chanteurs postés au haut des tours. A sept heures, ce concert fini, toutes les cloches de la ville annoncèrent le service divin qui devait avoir lieu dans les quatre principaux temples. Laissant, quant à moi, les acteurs de la fête se réunir sur la place de la cathédrale, je me rendis avec une foule considérable hors de la porte d'Æschen, le long de la route où devait passer le cortège.

Ce cortège ressemblait un peu à tous les cortèges passés, présents et futurs; mais il offrit plusieurs particularités curieuses qui méritent une mention. Il se composait d'une telle quantité d'artilleurs, de sapeurs, de fantassins, de corporations, de carabiniers, qu'il mit près de trois heures à défiler. Regardons-les passer et n'en disons rien; mais remarquez, je vous prie, le corps des cadets artilleurs de Bâle, c'est-à-dire trente jeunes gens de quinze à dix-huit ans, avec de petites capotes, de casquettes rouges et blanches et deux petites pièces de canon parfaitement propres et bien montées. Cette artillerie en miniature est suivie d'une infanterie lilliputienne qui consiste en quatre sapeurs sans barbe, un tambour-major tout petit, une dizaine de tambours dont la taille est proportionnée à celle de leur chef, et cinq pelotons de vingt hommes. Le plus âgé de ces soldats n'a pas quinze ans. Ce sont les écoliers du collège de Bâle organisés militairement comme dans la plupart des cantons suisses: veste ronde en toile grise, pantalon blanc, casquette verte avec broderie écarlate, buffleteries noires, un sac, un fusil, un sabre et une giberne, tel est l'uniforme, telles sont les armes de ces charmants petits fantassins qui paraissent assez difficiles à discipliner, et qui n'observent pas la consigne de silence dans les rangs.

En avant des autorités municipales marchait en outre un géant vivant vêtu du costume national du moyen âge, et tout bardé de fer. Enfin, deux hommes d'une taille et d'une constitution moins extraordinaires, également vêtus du costume suisse du moyen âge, suivaient la musique du bataillon de la landwehr, portant d'énormes gobelets en forme de cornes garnis d'argent.

Ces gobelets, dont la vue piquait vivement ma curiosité, devaient jouer un grand rôle dans les cérémonies prochaines. Je les suivis longtemps des yeux; mais ils franchirent le seuil de l'enceinte réservée dont l'entrée était interdite aux étrangers. Que se passa-t-il alors dans ce sanctuaire? Mon hôte me l'apprit le lendemain; on prononça des discours, on inaugura une table de marbre sur laquelle sont gravés les noms des capitaines et le nombre de soldats morts à la bataille de Saint-Jacques, et les autorités de Bâle offrirent aux confédérés des autres cantons, dans ces coupes étranges, le vin d'honneur, le schweitzerblut, le sang suisse, qui croît à l'endroit même où succombèrent les héros de 1444.

Ces cérémonie» achevées, je revins à Bâle avec le cortège. On se rendit d'abord à l'hôtel de ville, où les membres du gouvernement, entourés du corps d'officiers bâlois, reçurent le comité central du dernier tir fédéral de Coire, les présidents des sociétés de tir cantonales et le comité d'organisation du tir fédéral actuel. Quelques coupes du vin d'honneur furent bues de nouveau à la prospérité de la patrie, et on se dirigea alors vers la Schützenmatte, en français la place du tir.

Pour se rendre à la Schützenmatte, on passe par le faubourg Saint-Paul, élégamment décoré, à l'extrémité duquel se trouve la porte du même nom, flanquée d'une haute tour crénelée; c'est la plus belle porte de Mâle. Arrivé sur le boulevard extérieur, on voit de loin flotter les flammes blanches et rouges au haut des mâts qui entourent l'enceinte du tir.

L'immense emplacement du tir fédéral, avec toutes ses dépendances, occupe une superficie de 160,000 mètres carrés; toutes les constructions sont de style gothique et en bois, mais un léger badigeon grisâtre leur donne l'apparence d'un édifice en pierre de taille. Au milieu se trouve une vaste enceinte de 66,000 mètres carrés, dans laquelle on pénètre par un arc de triomphe à trois arcades, dont les deux entrées latérales sont surmontées de tours crénelées, hautes de 17 mètres, et flanquées chacune de quatre tourelles octogones. La largeur totale de cette construction est de 22 mètres, et dans l'intérieur des deux ailes, des escaliers conduisent à des espèces de chambres servant de gîte à soixante hommes de service. Après avoir passé sous une voûte de 6 mètres de profondeur, vous vous trouvez sur une vaste place formant un carre oblong d'une longueur de 230 mètres sur une largeur de 196, et sur laquelle 10,000 hommes peuvent circuler commodément. A l'extrémité opposée à l'arc de triomphe se trouve un simple portique en cloison, également à trois arcades. De chaque côté de ce portique, ainsi que de l'arc de triomphe, s'élève une espèce de château fort octogone, de 23 mètres de diamètre, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et surmonté d'un belvédère crénelé à deux balcons. Deux de ces constructions, celles voisines de la galerie des tireurs, servent de cafés-restaurants pouvant contenir chacun 5 à 600 personnes. Dans une troisième on a établi au rez-de-chaussée le corps de garde de la milice, au premier étage, une salle de délibération pour les comités, enfin la quatrième, lieu de dépôt pour les pompes à incendie, offre en même temps une chambre de repos aux marqueurs.

Porte d'entrée du tir fédéral.

A droite se prolonge, sur une longueur de 200 mètres sur 21 de largeur, et percée de 42 croisées ogivales, la vaste galerie des tireurs. Au milieu de cette galerie, un portique flanqué de tourelles, orné des armes des 22 cantons et de peintures représentant la bataille de Saint-Jacques, renferme la caisse et le bureau fédéral. Vis-à-vis du tir et dans les mêmes proportions, mais avec une largeur presque triple, est établie l'immense cantine ou salle à manger dont on admire la belle et solide charpente; aux quatre angles, les constructions octogones sent reliées avec les extrémités du tir et de la cantine par des galeries servant de bazars et de bureaux. Mais le principal ornement de la grande cour, c'est le pavillon des prix d'honneur, en forme de croix, élégante chapelle où le jour pénètre de tous côtés, à travers de hautes et sveltes fenêtres en ogive aux gracieux ornements, et du centre de laquelle s'élance, à une hauteur de 30 mètres, une tour surmontée de la statue colossale d'un guerrier du moyen âge (Hermann Seevogel, de Bâle), armé de toutes pièces et portant l'étendard fédéral. Un balcon circulaire couronnant le milieu de la tour est destiné à recevoir les drapeaux des sociétés locales; sur un autre, placé plus haut, sont plantés ceux des sociétés cantonales. Sept fontaines distribuées sur les différents points de l'enceinte fournissent de l'eau en abondance.