Note 1: Note du directeur. Ces dessins s'étaient égarés, mais ils nous arrivent à l'instant même. Nous les publierons dans un prochain numéro avec la fin de la lettre de notre correspondant.
J'ai fidèlement rempli vos instructions. J'ai tout vu, tout entendu, et si ma qualité de citoyen français et de Parisien ne m'a pas permis de disputer le prix aux vainqueurs, du moins j'ai assisté chaque jour de visu et de auribus aux diverses cérémonies qui ont signalé cette fête mémorable. Mes yeux et mes oreilles ont grand besoin de repos, je vous assure, mais avant d'aller prendre des bains d'air sur les sommets des hautes alpes des Grisons, je veux accomplir ma promesse et vous adresser une relation exacte et complète du grand tir fédéral de Bâle.
Un mot d'introduction. Je serai court; rassurez-vous.
La confédération suisse ne forme pas une nation proprement dite; ses vingt-deux cantons se composent en effet de trois peuples distincts, dont les mœurs, la langue, la religion, les lois, sont entièrement différentes; aussi les dissensions intestines provoquées à dessein par des partis remuants auraient bientôt pour résultat infaillible de détendre et de rompre même le lien fédéral, si d'autres causes non moins influentes ne venaient pas sans cesse le resserrer. Quelque danger qu'elle coure, la confédération suisse ne périra pas; le bon sens et le patriotisme de la majorité des habitants feront toujours avorter les tentatives coupables des éternels ennemis de la liberté et de la nationalité des peuples, qui veulent diviser pour régner. Partout l'élite de la population s'efforce de développer autant que possible l'esprit d'association; partout des sociétés se fondent dont le but est de réunir sous un même toit et à la même table, dans un intérêt commun, tous les membres de la grande famille helvétique.
Encore une petite préface, s'il vous plaît. Avant le tir, plusieurs sociétés générales avaient tenu leurs réunions annuelles. En venant à Bâle le 18 juin, j'ai assisté à Lausanne à celle des officiers de l'armée suisse. Peut-être nous autres Parisiens, blasés sur les émotions patriotiques, pensons-nous parfois que les Suisses aiment un peu trop à manger, à boire, à discourir, à se promener et à tirer leur carabine en société. Ces mœurs naïves les honorent, et, loin d'en rire, je les admire avec émotion et je souhaite toujours un pareil ridicule à mes chers compatriotes.
Malgré l'ouverture prochaine du tir fédéral, 500 officiers de toutes armes s'étaient rassemblés les 16 et 17 juin dans le chef-lieu du canton de Vaud.--Le 16, après avoir procédé à la réception des députations, on s'est promené sur le lac et on est allé faire une fort agréable collation à Vevey. Le 18 était le jour des discours et du dîner. Les discours ont eu lieu dans la cathédrale et le dîner à Montbenon, sous une tente élégamment décorée. Les orateurs ont lu des mémoires ou soutenu des discussions sur des questions militaires. Les convives se sont régalés avec appétit de mets et de vins excellents. Ce banquet offrait un magnifique spectacle. Au delà des poteaux qui soutenaient la tente, et des beaux arbres qui l'entouraient, le spectateur ravi apercevait, comme dit M. Victor Hugo, «cette magnifique émeraude du Léman, enchâssée dans des montagnes de neige comme dans une orfèvrerie d'argent.--Les dents d'Oche ne mordaient aucun nuage.» Même auteur.
Au dessert, des tostes nombreux ont été portés. Après celui de M. Druey, conseiller d'État, tous les assistants ont chanté en chœur un hymne composé tout exprès pour la circonstance par le poète de Lausanne, M. Porchat, sur une des plus belles mélodies de Grétry. Les chants se sont ensuite prolongés pendant une partie de la soirée. A l'hymne de M. Porchat ont succédé des couplets de M. Hœgger, de Genève; des strophes allemandes de M. Nessler, professeur au gymnase de Lausanne; et enfin des chansons patoises d'une originalité remarquable. Ce magnifique paysage, «le plus beau dont l'œil humain puisse être frappé,» a dit Jean-Jacques Mousseau, l'air des montagnes si pur et si doux, cette musique militaire qui accompagnait les chants patriotiques, ces coups de canon tirés par intervalles, et que répétaient au loin les échos du Jura et des Alpes, cette foule si joyeuse, si animée, et pourtant si calme, tout cela avait produit sur moi une impression dont je jouissais avec bonheur, et m'avait disposé on ne peut mieux en faveur de la solennité nationale à laquelle j'allais me rendre.
De Lausanne passons donc sans transition à Bâle; élançons-nous d'un seul bond de la rive droite du lac de Genève sur la rive gauche du Rhin. Cette ville, d'ordinaire si calme et si triste, elle est plus animée, plus gaie que Régent's-street ou que le boulevard de Gand. On a peine à la reconnaître! Que dit ce crieur dont je ne comprends pas le patois? Nous sommes au 29 juin, veille de la fête, il est huit heures du soir, et 1,000 personnes environ errent dans les rues de la ville sans pouvoir trouver un logement. On fait connaître leur embarrassante position à tous les habitants. Et cependant les journaux annoncent depuis quelques jours «que le comité des logements a trouvé moyen de loger environ 3,240 carabiniers à des prix modiques, à savoir: 500 gratis, sous des tentes, 170 chez des particuliers, sur la paille, à 2, 2 1/2 et 3 batz; 100 dans des lits, à la caserne, pour 3 à 6 batz; 2,000 chez des particuliers, dans des lits, à 5--20 batz, et 170 pour le prix de 25 à 40 batz.»
Heureusement pour moi, mon titre de rédacteur de l'Illustration m'avait assuré une chambre très-confortable chez le plus aimable de tous les hôtes. Qu'il en reçoive ici mes remerciements. Pourquoi m'a-t-il défendu de divulguer son nom? C'est un secret qui me coûte à garder.
Le tir fédéral n'avait pas eu lieu à Bâle depuis 1827. L'établissement du chemin de fer d'Alsace, l'amélioration de toutes les voies de communication, la création de nouveaux moyens de transport, auraient suffi pour attirer cette année, dans ses murs, un nombre d'étrangers triple de celui qu'elle y avait reçu il y a dix-sept ans, mais cette fête annuelle devait être précédée d'une fête séculaire, la célébration du quatrième anniversaire de la «bataille de Saint-Jacques. Qui n'a lu dans Muller le récit de ce mémorable sacrifice, comparable à celui qui a immortalisé les Thermopyles? Le 26 août 1444, 1,500 Suisses confédérés attaquèrent près de Saint-Jacques 8,000 Armagnacs, et ils se battirent contre eux jusqu'à ce qu'ils tombassent, percés de coups mortels, sur les cadavres de leurs ennemis. 1,458 périrent vaincus à force de vaincre, dit Æneas Sylvius; 32 guérirent de leurs blessures, et 10 seulement cherchèrent leur salut dans la fuite; leurs compatriotes les bannirent de la Suisse. Le dauphin de France, qui depuis fut Louis XI, commandait les bandes mercenaires des Armagnacs. La valeur des confédérés lui inspira un tel respect, qu'il se hâta de conclure la paix, et que des lors il résolut de prendre des Suisses à son service. Un monument de pierre a été élevé par les Bâlois, en 1824, en commémoration de la bataille de Saint-Jacques.