Inauguration de l'éclairage au gaz et tombola sur la place Saint-Marc, à Venise.
Venise eut longtemps la réputation d'une ville de plaisir. Outre son carnaval, qui attirait les étrangers de toute l'Europe, un grand nombre de réjouissances périodiques y étaient célébrées, presque toutes ennoblies par le souvenir des événements auxquels elles devaient leur origine.
La plus grande pompe était surtout déployée dans les cérémonies politiques, notamment dans celle où chaque année, le jour de l'Ascension, le doge, monté sur le Bucentaure, entouré de la noblesse, accompagné de toutes les gondoles de Venise, allait épouser la mer, aux yeux de tous les ambassadeurs étrangers, qui semblaient, par leur présente, reconnaître cette prise de possession. Le gouvernement lui-même s'appliquait à multiplier les fêtes et les spectacles, ingénieux qu'il était à occuper et à distraire une population plus disposée à tenir compte des soins donnés à ses plaisirs que des concessions faites à son indépendance.
Enfin ce n'était pas une institution purement, frivole, que cet usage habituel du masque, dédommagement nécessaire de l'inégalité qui existait entre les diverses classes de la population de Venise. A la faveur du masque, un sénateur en robe, en grande perruque, venait s'asseoir devant une table entourée de personnages marqués comme lui, et tenait la banque, comme il aurait présidé un tribunal. Cette fureur du jeu était plus générale à Venise qu'ailleurs, parce que le gouvernement se croyait intéressé à l'encourager, et que, dans les premiers temps, la banque était établie sur la place publique. A diverses époques, la ruine éclatante de beaucoup de familles fit interdire les jeux de hasard; mais cette prohibition ne fut jamais que momentanée.
Nous retrouvons encore aujourd'hui comme un souvenir et un dernier vestige de cet ancien usage dans la Tombola, espèce de loterie qui se tire annuellement, et de jour, pendant le carnaval, sur la place Saint-Marc, et dont les produits reçoivent une destination charitable et mieux appropriée aux besoins moraux de notre siècle. Cette année, pour la première fois, la Tombola n'a pas été tirée à l'époque, ordinaire; elle a été ajournée jusqu'au samedi 8 juin, afin de donner quelque solennité à l'inauguration de l'éclairage par le gaz de la place Saint-Marc, et le tirage a eu lieu de nuit.
La Tombola est faite par les soins de l'administration des établissements de bienfaisance publique, et au profit de ces établissements. On distribue un nombre considérable de billets, ou cartons de loterie, absolument comme au loto. Celui qui a un quaterne gagne 600 zwanziger, ou livres autrichiennes (la livre autrichienne vaut 87 centimes); celui qui a un quine gagne 800 livres, et le joueur assez heureux pour marquer les quinze numéros inscrits sur son billet gagne la Tombola, qui est de 2,000 livres. Comme le nombre des gagnants est très-faible, l'argent payé par l'administration est peu de chose, et une grande partie de la recette reste pour les pauvres. Ainsi, dans la dernière Tombola, 40,000 billets environ ayant été pris, ont donné 40,000 livres; et comme il n'a été gagné que trois quaternes et deux tombola, l'administration n'a eu que 5,800 livres à payer aux gagnants.
La cérémonie a commencé le 8 juin à neuf heures du soir, sous la présidence de la commission des établissements de bienfaisance placée sur une estrade élevée en avant de l'église Saint-Marc. Sur cette même estrade étaient la roue de fortune, l'enfant qui tirait les numéros et trois trompettes.
Un coup de trompette annonçait le tirage de chaque numéro, qui était ensuite annoncé par des crieurs distribués aux quatre coins de la place, et affiché en haut de deux tribunes, en même temps que sur une tour carrée, construite au milieu de la place et surmontée d'une urne. Sur les quatre faces de cette tour on appliquait de gros chiffres indiquant les numéros au fur et à mesure qu'ils sortaient: ceux-ci étaient à demeure. Autour des numéros régnait une double rangée de becs de gaz. Quand un quaterne était gagné, on allumait on feu de Bengale, et au son de la musique militaire, le gagnant venait faire vérifier sur l'estrade son billet, pour toucher l'argent le lendemain. Toute la place était couverte de monde, et offrait un curieux spectacle par la variété des costumes pittoresques de Grecs, à Arméniens, etc. Une ligne double de troupes maintenait le bon ordre.
Le gaz était employé depuis huit ou dix mois dans les magasins des galeries; mais la municipalité ne l'avait pas encore utilisé pour l'éclairage de la place. De chaque coté, trois colonnes s'élèvent surmontées d'une couronne d'où jaillit la flamme du gaz, et du milieu de chaque arcade des galeries s'avance un très-long bras de fer supportant une lanterne. La façade de la cathédrale est éclairée par trois de ces lanternes, une dans chacun des intervalles qui séparent les grandes portes.
La soirée du 8 juin s'est terminée par un feu d'artifice tiré au jardin public de Napoléon, sur la lagune, au milieu de la mer. Du quai des Esclavons et de la Piazzetta, tous ces feux rouges et bleus qui se réfléchissaient dans les eaux, formaient, avec les gondoles illuminées, un magnifique tableau.