Le jeudi précédent avait eu lieu la régate, ou course des gondoles dans le grand canal.
Le Sacrifice d'Alceste.
(3e partie.--V. p. 297 et 314.)
Par une sombre et pluvieuse soirée de l'année 1793, un homme déjà sur le déclin de l'âge, revêtu du costume grossier d'un paysan, suivait un chemin étroit et encaissé qui allait rejoindre la grande route de Rennes. A côté de lui, marchait une jeune fille enveloppée d'une épaisse mante de laine brune. Tous deux s'avançaient avec peine dans ce sentier fangeux, que sillonnaient de profondes ornières. Le vieillard trébuchait à chaque pas dans ces cavités perfides que la vase et l'eau dissimulaient dans l'ombre, et comme incertain de la route qu'il devait suivre, s'arrêtait sans cesse en gémissant tout, bas, tandis que la jeune fille essayait en vain de le soutenir et de hâter sa marche.
«Mon Dieu! murmura-t-elle; pressons le pas! que deviendrions-nous si la nuit nous surprenait ici? Heureusement nous ne sommes plus éloignés de la ferme des Essarts, et sans doute nous y serons reçus.
--Dieu le veuille! répondit le vieillard d'un ton désespéré; car je ne serais pas en état d'aller plus loin, quoi qu'il puisse arriver.»
Et ils continuèrent leur route; mais plus ils avançaient, et plus elle devenait difficile. La jeune fille, dont l'énergie semblait avoir jusque-là soutenu son père, s'épuisait en vains efforts sur ce sol détrempé, où ses pieds s'enfonçaient et glissaient à chaque pas.
«Mon Dieu! dit-elle tout à coup avec un mouvement de terreur, voilà des chevaux!»
En effet, on entendait le bruit d'une troupe d'hommes à cheval galopant dans la vase, et à travers la brume et l'obscurité, on pouvait distinguer des uniformes, des plumets et des écharpes tricolores. Les deux voyageurs se rangèrent contre le talus; par un mouvement instinctif, la jeune fille se mit devant son père, comme pour le cacher et le protéger. L'un des cavaliers s'arrêta.
«Citoyens! cria-t-il, savez-vous ce qui s'est passé aujourd'hui au château de Larcy?