Le prince arriva à Toulon le jeudi 30 juin à sept heures du matin. Son arrivée fut annoncée par vingt et un coups de canon, tirés des remparts de la ville. Descendu à la préfecture maritime, où il reçut les chefs de corps et de service, il en repartit à onze heures, suivi d'un nombreux cortège. Précédé d'un détachement de gendarmerie de marine, il passa par l'allée de la Majorité, qui était bordée des troupes de l'infanterie du même service, bientôt il entra dans l'arsenal pour s'embarquer dans un canot et se rendre à bord du Suffren. A son entrée, le bâtiment amiral du port, le Muiron, fit entendre une salve de vingt et un coups de canon, et dès que le prince parut en rade, tous les bâtiments le saluèrent de leur artillerie et se couvrirent de pavois. Les matelots étaient montés dans les vergues.

Le retour, nous l'espérons, sera triomphal. Nous faisons des vœux pour que la bonne contenance de notre escadre et l'énergie de son jeune commandant suffisent pour obtenir une légitime et complète réparation. Mais si cette démonstration, si cette négociation armée ne faisaient pas rendre à la France la satisfaction qu'elle est en droit d'exiger, nous avons besoin de croire que nulle influence extérieure, nulle considération étrangère, ne pourraient détourner notre cabinet de laisser poursuivre vigoureusement par les armes le résultat que n'aurait pas amené l'échange des notes diplomatiques. Cette confiance, nous la puisons, non pas dans la réponse du ministre des affaires étrangères aux interpellations qui lui ont été adressées à la Chambre des pairs par deux membres excentriques de cette assemblée, MM. de Boissy et de la Moskowa, non pas non plus, certes, dans le langage tenu par les ministres anglais sur leurs communications au sujet de notre expédition, avec le cabinet des Tuileries, mais dans les exigences bien prononcées du sentiment national. Des lettres de Taïti, récemment publiées et écrites avant que le traitement infligé à l'amiral Du Petit-Thouars y fût connu, ont vivement excité la passion publique ces jours derniers; le rappel d'un autre amiral qui, à Saint-Domingue, avait, par des actes d'humanité et de fermeté, conquis à la France une influence qui a porté ombrage à l'Angleterre, a également soulevé d'unanimes protestations, qu'un organe assez habituel de la presse ministérielle a été, en cette occasion, des premiers à reproduire. Le ministère, qui a vu l'effet causé par ces mesures, n'aura pas l'imprudence de venir ajouter un nouveau grief à tous ceux que croient avoir contre lui les hommes qui tiennent avant tout à la dignité nationale.

Ceux-ci se préoccupent vivement du développement que l'Angleterre semble vouloir donner à l'escadre qu'elle envoie, de son côté, en vue des côtes du Maroc, pour surveiller, comme l'a dit le Morning-Post, la flotte française. M. Guizot a affirmé que les forces de la Grande-Bretagne ne seraient pas supérieures aux nôtres. Le passé nous rassure peu à cet égard. Quand nous allâmes assiéger Saint-Jean-d'Ulloa, le cabinet de Londres expédia au Mexique une flotte plus considérable que la nôtre, et il fallut toute la fermeté de l'amiral Baudin pour écarter ce dangereux voisinage. La presse anglaise ne se fait pas d'ailleurs faute de démentir sur ce point M. Guizot.

«Nous aurons à Tanger, dit le Morning-Herald, une force plus imposante que les Français.» Et ce n'est pas là une mensongère fanfaronnade: les feuilles anglaises nous donnent la liste des bâtiments déjà expédiés, et nous y voyons figurer quatre vaisseaux de 120 canons et un de 84. Nous voyons de plus que l'amiral Owen a reçu l'ordre d'amener, de Malte à Gibraltar, tous les bâtiments de guerre à vapeur disponibles, représentant une force d'environ 400 canons; cela forme déjà un total de canons de beaucoup supérieur à celui que notre cabinet a mis en ligne ou donné l'ordre de préparer. Le Morning-Herald ajoute, du reste: «Nous espérons que les cerveaux brûlés et les esprits jaloux de nos voisins n'attribueront pas à l'arrogance la démonstration de la force comparative de la marine anglaise et de son écrasante supériorité sur toutes les marines réunies.... L'Angleterre peut disposer de quatre-vingts vaisseaux de ligne, tandis que la France n'en a certainement pas vingt disponibles.»

Cette façon de pratiquer l'entente cordiale, cet appareil de forces et cette bienveillance de comparaison doivent donner à penser à nos hommes d'État et à nos hommes politiques. En tout temps, la dernière pensée d'un marin tel que Lalande sur l'avenir de notre marine et sur le développement à lui donner eût fixé l'attention publique; mais aujourd'hui ces conseils testamentaires avaient un à-propos qui l'a vivement excitée. C'est M. Billault qui a été chargé par l'amiral de venir en son nom apporter au pays ce tribut posthume de son patriotisme et de son expérience. La France comptait, au 1er janvier 1844, 8 vaisseaux armés, 15 frégates, 16 corvettes, 116 navires à voiles de rang inférieur et 35 navires à vapeur, sans compter les paquebots-postes et transatlantiques. L'amiral condamnait l'entretien de ce fretin de petits bâtiments sur lesquels le marin se forme mal, et du fond de sa tombe, il demande que la France n'emploie que des bâtiments de guerre d'une force respectable, montés par des équipages au grand complet et toujours parfaitement exercés. Il aurait voulu que notre effectif fût réparti sur 12 à 15 vaisseaux, 25 à 30 frégates et 20 corvettes de premier rang, au lieu d'être disséminé comme il l'est sur de petits navires, incapables de donner à l'étranger une juste idée de notre puissance. Notre marine ainsi organisée inspirerait une tout autre considération et nous serait, en cas de guerre, d'une tout autre utilité. L'amiral ne songeait pas à proscrire d'une manière absolue les petits navires de guerre, mais il voulait en réduire le nombre au plus strict nécessaire; et comme la victoire est donnée par les escadres, il demandait que notre flotte fût formée en escadres pour se rompre aux grandes évolutions. La Chambre a écouté la lecture de cette espèce de testament avec une attention religieuse, que M. le ministre de la marine, en succédant à la tribune à M. Billault, n'a sans doute pas cru devoir prolonger, car il n'a dit mot de ce qui venait d'être lu et n'a pas fait connaître son sentiment sur les vues d'organisation de l'illustre amiral.

Les budgets des dépenses de l'instruction publique et de l'intérieur, du commerce et de la marine, ont été votés au pas de course. Les questions les plus graves cessent de l'être aux yeux de beaucoup de députés après sept grands mois de session, et quand les moissons les réclament. Il en a donc été des crédits à ouvrir pour les besoins de ces quatre départements, comme il en sera de tous ces petits projets qui deviendront lois entre les deux budgets: aussitôt lus, aussitôt votés. Toutefois, cette année, sans doute pour jeter un peu de variété dans ces chiffres qu'on superpose pendant six heures de séance, pour marquer des temps d'arrêt à ces assis et levés accélérés, on a intercalé entre les budgets de ministères différents des discussions qui, les années précédentes, n'interrompaient pas le budget des dépenses. C'est ainsi qu'est revenu à la discussion du palais Bourbon le projet sur le chemin de fer d'Orléans à Bordeaux, qui avait soulevé un débat fort aigre au Luxembourg. L'article 7, qu'on avait appelé l'amendement Crémieux, avait été retranché par la pairie, et le ministre, qui n'avait pas combattu cet amendement, et le rapporteur, M. Dufaure, qui avait voté pour son adoption, venaient proposer à la Chambre de regarder sa radiation comme sage et de ne pas demander son rétablissement. M. Grandin, plus conséquent avec lui-même que ces deux messieurs, dans un discours plein de faits très propres à faire réfléchir sur le pouvoir que s'arrogent certaines compagnies, et plein aussi de verve et d'entrain, a demandé que l'article 7 fût rétabli. Il s'est vu, à cette occasion, en butte à des attaques personnelles qui, reconnues immédiatement être sans fondement et porter au contraire sur des faits tout à l'honneur de l'honorable membre, ont donné à son opinion un relief plus grand et une véritable autorité. M. Crémieux, à son tour, est venu, par un des discours les plus spirituels, les plus élégants, les plus adroits de la session, soutenir, dans l'intérêt de la dignité de la Chambre, le maintien d'un article qui ne devait plus, comme il l'a dit, porter le nom de son auteur, depuis que l'assemblée, en l'adoptant, se l'était rendu propre. M. Molé avait, à la Chambre des pairs, écrasé sous les plus justes reproches le ministre qui venait leur déclarer, pour leur complaire, qu'il trouvait détestable un amendement qu'il avait laissé adopter sans le combattre. M. Crémieux avait beau jeu pour malmener à son tour le député-ministre qui avait laissé tenir en sa présence, à la tribune d'une autre enceinte, un langage sans convenance sur la Chambre des députés et sur une de ses résolutions. Il a fait justice de cette faiblesse, de cette absence de courage, de tenue, avec une vigueur et un mordant qu'a vainement essayé d'amortir l'éloquence cotonneuse de M. Dumon. Néanmoins, comme les députés conservateurs qui avaient voté il y a quinze jours pour l'adoption de cet article, dans la crainte de repousser tout à fait le ministère et d'avoir l'air d'accepter la lutte que la Chambre des pairs semble vouloir engager avec la Chambre des députés, n'ont pas hésité un instant à sacrifier leur dignité à celle de M. Dumon, et à repousser en juillet ce qu'ils avaient adopté en juin, les députés fidèles à leurs opinions, et qui veulent mettre leurs votes d'accord avec leurs principes, se sont trouvés en minorité. On n'en peut plaindre que la Chambre.--Du reste, ce conflit qu'elle redoute, devant lequel elle recule, la Chambre des pairs vient de le poursuivre encore dans la discussion du projet de loi sur le chemin de Paris à Lyon. La Chambre des députés avait voté pour rétablissement par l'État d'un embranchement de Montereau sur Troyes. La Chambre des pairs a voté, elle, que l'État ne pourrait faire les travaux de cet embranchement que si, d'ici à dix-huit mois, il ne s'était présenté aucune compagnie pour s'en charger. La Chambre des députés avait voté la mise à la disposition du gouvernement de la somme nécessaire pour la pose des rails sur la voie principale, ne laissant par conséquent indécise que la question d'exploitation. La Chambre des pairs, au contraire, a rayé l'ouverture de ce crédit, et a laissé par conséquent à résoudre la question de la pose des rails elle-même, ce qui entraînera un long et fâcheux retard pour la section fort importante de Dijon à Châlon, dès aujourd'hui presque terminée. Ces modifications vont être mises aux voix au Palais-Bourbon. Y montrera-t-on un peu plus de dignité dans cette circonstance nouvelle que dans la précédente? Nous voudrions l'espérer autant que nous le désirons.

M. Thiers, au nom de la commission chargée de l'examen du projet de loi sur l'enseignement secondaire, est venu donner lecture à la Chambre d'un rapport qui, durant deux heures et demie, a constamment tenu son attention vivement excitée. Tous les journaux reproduisent en ce moment, en le morcelant, à cause de son étendue, ce grand et beau travail. Quant à nous, qui avons consacré un article spécial à l'examen du projet de M. Villemain, quand il le porta à la Chambre des pairs, nous regardons comme un devoir de faire connaître prochainement en quoi l'œuvre de la commission diffère de celles du ministre et de la pairie, et les solutions heureuses qu'elle a trouvées d'une question difficile, admirablement exposée et discutée par son rapporteur.

Dans ce fouillis de petites lois, qui va se débrouiller entre les deux budgets, le ministère avait beaucoup tenu à faire classer une proposition dont l'intérêt actuel échappait à ceux qui, comme nous, ne sont pas dans les secrets ministériels. Il y a plusieurs mois, MM. Leyraud, Lacrosse et Gustave de Beaumont présentèrent une proposition dont l'enquête avait démontré l'utilité, et qui avait pour but de caractériser et de punir les faits de corruption électorale. Force fut de la voir prendre en considération; mais on lui nomma des commissaires hostiles, et, au lieu d'un rapport, trois de ces commissaires accouchèrent d'une autre proposition pour restreindre la liberté de l'électeur et limiter étroitement la faculté qu'il a aujourd'hui de transférer son domicile politique dans l'arrondissement, à son choix, où il est inscrit au rôle de la contribution. On avait vainement fait observer que cette proposition était toute récente et n'avait nul droit à un tour de faveur sur ses aînées; qu'elle demandait une discussion plus longue et une attention plus soutenue qu'on ne lui en accorderait à cette époque d'impatience de départ et de préparatifs de malles; que c'était une réforme électorale, et qu'il fallait s'attendre à voir aborder la question tout entière; que la Chambre n'étant âgée que de deux sessions, à moins que le ministère ne se proposât de la dissoudre bien avant le terme habituel, il n'y avait pas la moindre urgence à mettre cette proposition à l'ordre du jour de cette session. Le ministère et ses confidents avaient tenu bon, et la proposition avait été inscrite entre les deux budgets. Mais les scrutins sont changeants, et l'opposition ayant demandé un nouveau classement de l'ordre du jour dans une séance postérieure, est parvenue à en écarter la proposition, ainsi ajournée.

On a supposé que les ministres, qui n'ignoraient pas que la pensée de leur donner des successeurs était venue en haut lieu, par suite de tous les échecs qu'ils ont essuyés, de toutes les meurtrissures qu'ils ont reçues, voulaient avoir cette arme de réserve entre les mains pour demander à la couronne, dans le cas où sa confiance ne se raffermirait pas complètement, de les laisser essayer d'une dissolution et d'une réélection avec des listes travaillées à l'aide de la proposition poursuivie. Il y avait dans ce double espoir du cabinet une double illusion. La proposition ne sera pas enlevée à la Chambre, et la couronne ne le laissera pas tenter ce dernier coup de fortune.--On s'est beaucoup entretenu dans les couloirs de la Chambre d'une conversation dont M. Dupin l'aîné avait été un des deux interlocuteurs. Les ministres y auraient été qualifiés d'une épithète qui a dû leur paraître drôle, si elle leur a été rapportée. Nous devons dire que cette qualification n'était pas du fait de M. le procureur général près de la Cour de cassation, mais de celui de son interlocuteur. Interrogé, dans la salle des conférences, sur l'exactitude de ces bruits et sur la véracité d'un article du National qui lui avait fait dire, dans cet entretien, que la conduite, du ministère à l'occasion de la dotation était une véritable trahison, M. Dupin a répondu vivement, de ce ton que chez un autre on trouverait peut-être de mauvaise humeur: «Je n'ai pas dit trahison, monsieur; j'ai dit forfaiture.» A la bonne heure! voilà le texte corrigé.

Les affaires d'Haïti, comme celles de Taïti, viennent d'être l'occasion, ainsi que nous l'avons dit en commençant, de la disgrâce de l'un de nos amiraux. Nous savons bien qu'à en croire le Moniteur, M. le contre-amiral de Moges n'est rappelé que parce qu'il l'a demandé. Il y a dans cette explication un anachronisme volontaire. Quand il n'y avait rien à faire à Saint-Domingue, M. de Moges a demandé à être rappelé et n'a pu l'obtenir; depuis que sa présence y est nécessaire, et que des négociations ont été commencées et habilement dirigées par lui, M. de Aloges n'a jamais songé à renouveler sa demande, mais c'est alors que le ministère a songé, lui, à la rechercher dans ses cartons. Voici l'incroyable explication qu'une feuille ministérielle donne à son rappel: «Essayons, pendant que la question est encore froide, d'apprécier en peu de mots cette résolution du cabinet. M le contre-amiral de Moges, auquel chacun rend justice, même les marins, est un de nos officiers les plus distingués et les plus résolus; C'est un de ces hommes qui ne reculent devant aucune responsabilité personnelle lorsqu'il s'agit de l'honneur et de l'intérêt du pays. Mais, malgré son intelligence élevée, il a, comme on dit, les défauts de ses qualités; comme tous les esprits entreprenants, il s'éprend trop vite des grandes résolutions pour en calculer toutes les conséquences. Comment d'ailleurs un marin jeté à plusieurs milliers de lieues du centre où se traitent les affaires, qui se trouve placé sous le coup d'événements presque inopinés, et qui est essentiellement l'homme de la circonstance, pourrait-il embrasser la portée politique des actes dont il va prendre l'initiative! Cet officier général créait à notre politique, à l'endroit de la question haïtienne, une situation qui menaçait de devenir vraiment inextricable. Parti en toute hâte de la Martinique avec les bâtiments de la station des Antilles, aux premières nouvelles de la révolution survenue dans notre ancienne colonie, il arriva devant Santo Domingo au moment où toute la partie espagnole de l'île venait de lever l'étendard de l'indépendance, et de se constituer en république dominicaine. Vivement menacée par le président Hérard, fort alors d'un pouvoir nouveau que n'avaient point encore entamé les événements qui achèvent de se dérouler en ce moment, la république dominicaine devait succomber si elle n'était soutenue par une intervention puissante. Elle résolut de se placer sous le protectorat de la France. Des ouvertures furent faites à ce point de vue. Ainsi la France pouvait remettre le pied sur cette terre où elle avait été longtemps si puissante, et qui lui avait un moment tout entière appartenu..... Qui sait où conduirait le protectorat de la partie espagnole?...--L'amiral prêta l'oreille aux propositions qui lui étaient faites, et, sans proclamer le protectorat de la France, il tint ce fait pour implicitement accompli, et agit en conséquence dans la médiation qu'il interposa entre les deux parties, désormais distinctes de l'ancienne république.» M. le ministre des affaires étrangères, qui dit aux amiraux, en Prusias moderne: «Ah! ne me brouillez pas avec... l'Angleterre!» M. le ministre des affaires étrangères a trouvé que ceci était par trop osé, et M. de Moges a été rappelé.