«Nous sommes perdus! dit Mathilde, et c'est moi qui vous perds, Nathaniel! Laissez-moi et fuyez.»
Keraudran, sans l'écouter, piqua son cheval et le releva. En même temps Jacob accourait, le sabre et le pistolet au poing.
«Charge pour délivrer le capitaine! cria-t-il; mort aux chouans! «Et, tirant coup sur coup ses pistolets, il abattit les deux premiers poursuivants; les autres s'arrêtèrent effrayés, croyant qu'il arrivait du renfort aux cavaliers. Keraudran profita du moment et partit au galop. Bientôt ils furent hors de vue. Ils marchèrent toute la soirée et toute la nuit. Au lever du soleil ils étaient loin et hors de danger; on acheta, à la première ville, un nouveau cheval pour Mathilde, et ils continuèrent leur route.
Ils arrivèrent ainsi sans accident, mais non sans alarmes, à Paris; et le premier soin de Keraudran fut de chercher à se procurer des passe-ports pour l'étranger. Il y parvint, non sans peine ni sans péril; il en obtint pour deux personnes, qu'il devait accompagner jusqu'à la frontière.
Il conduisit en effet Mathilde et son père jusqu'à la limite allemande, et là il fallut se séparer. Mathilde, pâle et tremblante, reçut, presque sans les comprendre, les adieux de Keraudran.
«Quoi! Nathaniel... vous me quittez! dit-elle enfin.
--Sans doute, répondit-il avec émotion; cela peut-il vous surprendre? je pense que cette séparation est pour vous sans regret... J'espère que vous serez plus heureuse que la première fois, et qu'ainsi que vous l'aviez désiré, elle sera sans retour.
--Nathaniel!» mais elle pâlit encore plus lorsqu'il tira de son sein la lettre qu'elle lui avait écrite.
«C'est vous qui l'avez dit, continua-t-il, et probablement vous savez tenir ce que vous avez promis?
--Oh! Nathaniel! s'écria Mathilde fondant en pleurs et se jetant dans ses bras; pardonnez-moi, j'étais aveugle, j'étais folle! c'est à vous, à vous seul que je dois la vie... Vous avez donné trois fois la vôtre pour la mienne: à l'auberge de Lartier, à Keraudran, dans le sentier... que dis-je? depuis le jour où vous vous êtes dévoué pour nous sauver, à chaque heure, à chaque instant vous avez joué votre tête. Nathaniel cette vie que lu m'as rendue... je n'en veux plus sans toi!