Ces habiles et consciencieux écrivains ont rivalisé de soins et d'efforts pour élever à la muse latine un monument digne d'elle, et depuis longtemps la critique n'a eu à signaler un ensemble de travaux aussi remarquable. Sénèque, Térence et Plaute sont reproduits avec un égal bonheur, et cependant avec toute la variété qui les distingue. Nous nous occuperons principalement de Plaute, qui remplit d'ailleurs la majeure partie du volume, et qui, par son originalité vigoureuse et franche, offrira peut-être le plus d'attrait aux lecteurs de ce temps-ci. Il y a dans Plaute du Rabelais, du Montaigne et du Molière. Poète moins raffiné que Térence, il a fouillé plus profondément dans les vices et dans les travers de son époque; il porte le cachet d'une individualité forte et puissante, et, par un rare privilège, il sait marier souvent au gracieux enjouement d'Horace la sauvage énergie de Juvénal.
Dans une excellente notice sur Plaute, placée par M. A. François en tête de sa traduction, il fait remarquer avec raison que la lecture de ce poète n'est pas seulement précieuse sous le rapport de l'art dramatique, mais encore qu'elle présente à l'observateur et au philosophe le plus constant intérêt. Laissons parler le judicieux écrivain:
«N'est-il pas curieux, dit-il, de retrouver en vingt endroits les usages, les intrigues, les vices, les raffinements de la civilisation moderne, les escroqueries de nos usuriers, les ruses des chevaliers d'industrie qui s'emparent d'un nouveau débarqué comme d'une dupe qui leur revient légitimement; les fous des rois et des seigneurs, nos complaisants, nos anciens abbés, nos factotums de grandes maisons sous la figure des parasites; nos bourgeois à moustaches et à éperons sous l'air ridicule des fanfarons de Rome; les abus des États modernes, l'inspecteur de police qui brise les cachets et lit les lettres sans façon, le contrôleur de la douane qui retient les malles et les paquets du voyageur au profit de l'État, les garnisaires établis chez les citoyens qui refusent l'impôt; toutes ces institutions, mal nécessaire, renaissant toujours en dépit des réformes et des révolutions, et qui paraissent l'escence de la société humaine et le fond de tout gouvernement?
«N'est-il pas plaisant de retrouver exactement aussi tontes les charlataneries de notre théâtre moderne; de voir, les claqueurs établis au parterre de Rome, les cabales organisées; d'entendre, au commencement ou à la fin de chaque pièce, ces formules de galanterie, ces couplets au public, dans le style de nos vaudevillistes ou de nos vieux auteurs comiques, de Dancourt, de Dufresny, et même de Beaumarchais; de voir le luxe de décorations et de costumes employé comme supplément au mérite des pièces; ces traits satiriques lancés aux auteurs rivaux, aux acteurs de troupes étrangères; les directeurs achetant fort cher des pièces souvent fort mauvaises; cet usage aristocratique de faire retenir sa place par son esclave; dans la salle, ces placeurs chargés d'indiquer son siège à chaque spectateur; enfin, des agents de police maintenant l'ordre et le silence?»
Ajoutons que le style vif, animé, toujours naturel, du nouveau traducteur, sa touche ingénieuse et fine, doublent ce qu'il y a de piquant et de fécond dans les rapprochements qu'il indique avec tant de sagacité et d'à-propos. M. François, interprète habile et brillant de la Vie d'Agricola, vient d'acquérir un titre de plus à l'estime de tous les amis des lettres latines et françaises.
Plaute a souvent exercé la patience et le talent des traducteurs. Sans parler des plates et lourdes versions du trop fécond abbé de Marolles, du bénédictin Guédeville, de Coste, de Limiers, du père Dotteville et de l'abbé Lemonnier, l'illustre madame Dacier nous a donné de quelques comédies de Plaute une traduction moins estimable par elle-même que par les notes savantes qui raccompagnent. M. François excuse spirituellement les contre-sens de cette dame, en disant qu'ils font honneur à sa vertu, «car, ajoute-t-il, il y a dans Plaute plus d'un vers qu'il faut la louer de n'avoir pas compris.» Dans ces derniers temps, une traduction complète de Plaute a été publiée par un laborieux et savant professeur, M. Levée. Ce travail, très-recommandable du reste, manque malheureusement de toutes les qualités qu'on exige d'abord dans une traduction de Plaute: la vivacité, le naturel et le piquant du style. C'est l'œuvre d'un homme consciencieux, qui sait rendre la lettre, mais non l'esprit; le dessin est fidèle, mais la couleur manque au tableau. M. Naudet est venu ensuite, et en même temps qu'avec la haute érudition qui le distingue, il revoyait et restaurait le texte du poète, à l'aide des manuscrits nouveaux d'Angelo Mai; il le traduisait avec une incontestable supériorité sur tous ceux qui l'avaient précède: «Cette traduction, dit le nouvel interprète de Plaute, est l'œuvre d'un savant éclairé par le goût, d'un écrivain plein de ressources et de talent.» M. Alphonse François nous permettra de lui appliquer en totalité cet éloge, qu'il accorde à son devancier avec une modestie si loyale: ce sera, du même coup, rendre deux fois justice.
Par une heureuse innovation. M. François a traduit en vers, et en vers ingénieux et faciles, quelques passages, sortes de chansons, semées par le poète dans son dialogue, bien qu'elles ne différent en rien par la mesure et par le rhythme de ce qui les précède et de ce qui les suit. Nous citerons celle-ci, chantée, dans la comédie du Curculion, par un amant à la porte de sa maîtresse:
O porte aimable, si mon zèle
Te chargea de fleurs, de présents,
A la voix d'un amant fidèle