Les exposants auxquels leurs travaux permettent d'espérer des récompenses, sont retenus à Paris jusqu'à la fin du mois, époque à laquelle les noms des élus seront publiés et les médailles et décorations distribuées par le roi. En attentant, ces honorables industriels, pour charmer leur attente, ont songé à recourir aux banquets. Chaque industrie se proposait d'abord d'en offrir un à M. le ministre du commerce, et déjà cette série de solennités mangeantes avait commencé à s'ouvrir, quand l'estomac de M. Conin-Gridaine a demandé grâce, et force a été de substituer à un banquet par jour un seul et grand jour de banquet. C'est dans la vaste salle de l'orangerie aux Tuileries que les tables ont été dressées. D'innombrables convives et beaucoup d'orateurs y ont pris place. Que les mets aient été trouvés froids, les discours ce qu'ils sont toujours, le coup d'œil était du moins fort beau: c'est lui que l'Illustration servira à ses abonnés. MM. les ducs de Nemours et de Montpellier avaient été invités et s'étaient fait un devoir de se rendre à cette réunion, que les décorations de la salle rendaient splendide. Les ministres de l'intérieur et du commerce, les préfets de la Seine et de police, les président et membres du jury central s'y trouvaient également. Deux orchestres, placés à chaque extrémité de l'immense salle, ont exécuté des symphonies pendant toute la durée du festin.

Les députés aussi se séparent, mais ils n'offrent pas, eux, de dîners aux ministres. Ils les ont même assez mal récompensés jusqu'à la fin de la session de ceux qu'ils ont reçus. Bien que votés en poste, le budget des dépenses et celui des recettes ont été l'occasion d'échecs nouveaux pour le cabinet. Nous avons déjà fait connaître le vote des dépenses de sept départements ministériels: les budgets des travaux publics et des finances ont été également adoptés. Mais M. Dumon n'a pu empêcher la Chambre de prendre, pour le canal de la Marne au Rhin et pour le canal latéral de la Garonne, une détermination qui semble annoncer que l'année prochaine elle prononcera l'abandon de la partie du premier de ces canaux comprise entre Nancy et Strasbourg. Dès cette année, elle a décidé que les travaux du canal latéral de la Garonne s'arrêteraient à Agen. Cette discussion a fourni des preuves nouvelles de l'increvable inexactitude des devis des ponts et chaussées, et de l'imprévoyance avec laquelle cette administration fait ébaucher les travaux sur tous les points, ne les achève nulle part, et arrive ainsi à la complète absorption de l'insuffisant crédit qu'elle a primitivement déclaré lui être nécessaire sans qu'un kilomètre de canal soit en état d'être livré à la circulation. Dans l'espèce particulière, ce qui devait détourner encore la Chambre d'accorder à M. Dumon les millions qu'il demandait pour mener ces canaux à fin dans tout le parcours projeté, c'est que des lignes de fer parallèles ont été votées, et que si l'on peut se décider, pour satisfaire aux besoins de rapides communications, à établir une voie de fer près d'un canal, on se montrerait prodigue et insensé en venant établir un canal près d'une voie de fer.--Le budget des dépenses du ministère des finances donne toujours lieu à plus d'observations sans conclusions formulées en vote que de propositions d'amendements. Des observations de ce genre ont été présentées par M. Ledru-Rollin sur le retard apporté chaque année à la publication du rôle des patentes, retard qui pourrait favoriser des fraudes électorales, en ne laissant plus le temps de protester contre elles et de les faire redresser; par M. Glais-Bizoin, contre des abus très-graves signalés dans l'administration des postes. M. Lacave-Laplagne a fait à ces critiques sérieuses des réponses qui nous ont paru l'être moins. Mais ce qui a été incontestablement plus gai, c'est la réponse faite par M. Martin (du Nord) à une nouvelle réclamation de MM. Lespinasse et Larabit pour l'arriéré dû aux anciens membres de la Légion d'honneur. M. le garde des sceaux a établi que dès l'année prochaine l'ordre aurait un excédant de revenu, qu'il pouvait donc se passer de toute subvention, que cet excédant progressif appartenait de plein droit aux anciens légionnaires, jusqu'à ce que leur arriéré fût soldé; qu'ainsi, dans dix ou douze ans, l'arriéré pourra être comblé. Cela est de toute vérité: mais il se trouvera comblé, non pas parce que les ayants droit auront touché ce qui leur est dû, mais parce que ces braves décorés par l'empereur seront tous morts.

La discussion du budget des recettes a pesé tout entière sur M. Lacave-Laplagne. Un incident grave s'y est présenté. On se rappelle que les membres de la commission de l'instruction secondaire avaient proposé à l'unanimité, par amendement au budget des recettes, une disposition prononçant l'abolition de l'impôt connu sous le nom de rétribution universitaire, contre lequel réclamaient depuis longtemps la plupart des conseils généraux et par-dessus tout l'opinion publique, à laquelle répugnait cette taxe immorale imposée au développement de l'intelligence. En l'absence du rapporteur de la commission, M. Thiers, un de ses collègues, M. de Salvandy, a développé l'amendement convenu. Le ministère, bien inspiré, y eût adhéré; mais celui-ci, tout en redoutant le combat, va souvent au devant de la défaite. M. le ministre de l'instruction publique auquel la commission n'avait pas pu, dans ses conférences avec lui, arracher une explication qui lui permit de savoir s'il était pour ou contre le projet qu'il avait rapporté du Luxembourg au palais Bourbon; M. le ministre de l'instruction publique est demeuré muet. C'est un parti qu'il n'avait pas eu toujours la sagesse de prendre dans la discussion de la Chambre des pairs, et qu'il a bien fait d'adopter, au lieu de venir plaider pour un état de choses dont le maintien est la ruine des collèges communaux, soumis à cette taxe, au profit des écoles ecclésiastiques, qui en sont exemples. Mais M. Lacave-Laplagne, en affectant de dire que c'était comme ministre des finances, comme plus spécialement chargé d'aligner les deux budgets et sans avoir discuté avec ses collègues la question particulière, est venu demander à la Chambre de repousser une proposition qu'il regardait, lui, comme mauvaise, et dont l'examen, au dire du rapporteur du budget des recettes, M de Voitry, viendrait tout naturellement après le vote de la loi sur l'instruction secondaire. La Chambre n'en a tenu compte, et, dès le 1er janvier prochain, cet impôt populaire cessera de peser sur nos établissements d'éducation, ou plutôt sur les pères de famille qui veulent confier leurs enfants à des laïques.--M. le ministre des finances, par des objections peu adroites et des considérations qui ressemblaient à de la résistance, a donné aussi l'aspect d'un échec pour lui au vote par lequel la Chambre, sur la proposition de M. Garnier-Pages, sans obliger le ministre à choisir tel mode d'emprunt plutôt que tel autre, a ajouté à la faculté que la loi lui donne de procéder par voie d'adjudication publique la latitude de recourir, si bon lui semble, au mode d'emprunt par souscription. M. Lacave-Laplagne devait comprendre, alors même qu'à ses yeux la négociation de l'emprunt avec des banquiers serait le meilleur mode, que son action devenait plus libre et plus forte, qu'il cessait d'être à la discrétion des spéculateurs, dès l'instant où on lui fournissait les moyens de leur mettre le marché à la main, et de les menacer de conclure l'emprunt sans intermédiaire Le ministre s'est efforcé de faire envisager cette faculté comme plein d'inconvénients Était-ce pour rassurer les banquiers ou pour convaincra la Chambre? Nous ne, savons. Mais il a exprimé la crainte qu'en y recourant on se trouvât avoir des souscriptions pour une somme double et triple, objection qui a été facilement résolue à Bruxelles il y a deux mois, et à Paris en 1818, par la réduction proportionnelle des souscriptions. Aujourd'hui, au contraire, à l'occasion d'un fait qui s'est produit en Hollande, un journal du ministère exprime la crainte que les souscriptions ne fussent insuffisantes. Quand la crainte serait fondée, ce qu'il est déraisonnable de prétendre, ce pourrait être un motif pour ne pas user de la voie de la souscription, mais ce n'en est pas un pour déclarer tout haut aux banquiers que, hors leur intervention, il n'est pas de salut pour le crédit national. Tout ce qui se passe porte bien des gens à penser que l'agiotage est trop bien servi, nous ne dirons pas par la complaisance, mais au moins par la négligence des gardiens du Trésor. Il y a peu de mois, le 3 pour 100, le fonds des emprunts, était à 86. On s'est bien donné de garde de profiter de ce moment pour émettre les rentes dont l'aliénation a été votée. Aujourd'hui, la spéculation l'a fait descendre entre 81 et 82. Quand il aura baissé encore un peu, on adjugera la seconde portion de l'emprunt, et, cela fait, la rente remontera à 86 et le tour sera joué. En vérité, on abuse de l'innocence de M. le ministre.

Les deux derniers tiers de cet emprunt voté, ensemble de 300 millions, et toutes les réserves de l'amortissement devront faire face à tous les travaux extraordinaires, et amener la complète libération de l'État en 1853. C'est l'avenir engagé pour neuf années, à la condition encore que les événements et l'imprévu ne nous coûteront rien. Si la balance des budgets extraordinaires est dune fort hypothétique, le budget ordinaire de 1845 ne l'est pas moins. Les dépenses ont été fixées à 1 milliard 272 millions 515,991 francs; les recettes à 1 milliard 268 millions 490,761 francs. Le déficit est donc déjà de 4 millions 25,280 francs. Sans doute l'accroissement annuel des produits couvrirait largement cette différence; mais le chapitre des crédits complémentaires, supplémentaires et extraordinaires viendra la rendre bien autrement considérable.

La Chambre des députés, en ayant bien le soin de constater que toutes questions étaient réservées, a cru, pour n'assumer la responsabilité d'aucun retard, devoir sanctionner le vote de la Chambre des pairs sur le chemin de Lyon.--Elle a approuvé le projet du chemin de fer de Paris à Sceaux, qui devra être construit, d'ici à deux ans, dans le système Arnoux.--Elle a autorisé également l'ouverture d'un crédit de 1,800,000 francs pour l'essai, par l'État, du système atmosphérique.--Elle a voté enfin la proposition de MM. Vivien et Berville, ayant pour but de réparer une distraction de la loi, et de porter la durée de la jouissance des héritiers des auteurs dramatiques et des compositeurs au terme concédé aux héritiers de tous les autres auteurs.--Enfin, pour compléter le résumé des travaux et des discussions de la Chambre du palais Bourbon, nous devons mentionner les interpellations qui ont été adressées à M. le garde des sceaux à l'occasion de visites domiciliaires que nous avons déjà annoncées, et qui ont été pratiquées chez MM. de Montmorency et d'Escars, en dehors de toutes les formalités et de toutes les garanties voulues par la loi. Par suite de cette négligence des prescriptions légales, des actes regrettables ont été commis, le secret de dispositions testamentaires a été violé. Dans cette même affaire, des hommes, qu'on a été obligé depuis de mettre en liberté sous caution, ont été conduits comme des malfaiteurs, attachés à une chaîne, entre des gendarmes. Si M. Martin (du Nord) ne sait pas faire observer la loi par ses agents, s'il ne sait pas leur inspirer des sentiments d'humanité et de convenance, on doit reconnaître qu'il fait preuve d'habileté pour les justifier. Si on a enchaîné ces personnes soupçonnées de complot, c'est, a-t-il dit, parce qu'une fois un individu qui était dans la même situation, et à l'égard duquel cette précaution n'avait pas été prise, a échappé aux gendarmes. Il n'y a absolument rien à répondre à cela, sinon que la mesure pourrait encore être insuffisante, et qu'il n'y a que les morts qui ne... se sauvent pas.--On a distribué le rapport de M. Chegaray sur la proposition de réforme postale de M. de Saint-Priest, et celui de M. Achille Fould sur la proposition de M. Chapuys-Montlaville relative au timbre des feuilles périodiques. Nous reviendrons, dans notre prochain bulletin, sur les conclusions de ces commissions.

La Chambre des pairs poursuit l'adoption pure et simple des lois votées par l'autre Chambre. Le chemin du Centre a semblé courir quelques dangers: la partie de Vierzon à Limoges n'aurait pas été exécutée aux frais de l'État si l'opinion de MM. Persil et Thénard, qui était aussi celle de la commission, eût prévalu; mais la majorité a préféré une décision immédiate, alors même qu'elle n'y trouvait pas, peut-être, une satisfaction complète, à un ajournement dont les inconvénients lui paraissaient plus graves encore, sinon pour les intérêts réels des populations, du moins pour sa responsabilité propre.--Pour le chemin de Rennes, M. le marquis d'Audiffret demandait aussi, comme rapporteur, l'ajournement de son exécution, ajournement qui laisserait le temps aux compagnies de la rive droite et de la rive gauche de s'entendre, et que commandait d'ailleurs la prudence financière, en présence de nos engagements et de nos charges d'avenir. Ces conclusions ont été également repoussées.

Une discussion importante s'est engagée dans la Chambre des communes, entre sir Robert Peel et lord Palmerston, sur la répression de la traite et sur le droit de visite. Il en est résulté que le gouvernement anglais se propose, de concert avec la France et les États-Unis, de bloquer la côte d'Afrique, et d'arrêter ainsi les négriers au départ. Mais, en même temps, sir Robert Peel a formellement déclaré qu'il ne renonçait pas au système de croisières établi aujourd'hui sur les principaux points de l'Amérique, et il n'a pas laissé entrevoir la moindre intention d'abandonner en quoi que ce soit le droit de visite réciproque. Ce droit continuera ainsi de s'exercer dans les zones déterminées par les traités de 1831 et de 1833. Il a même pris soin d'annoncer que le gouvernement anglais saurait, exiger des autres gouvernements, forts ou faibles, l'accomplissement de leurs engagements moraux et positifs, c'est-à-dire l'exécution des traités existants. Ces déclarations ne donnent pas à penser que les prétendues négociations dont a parlé plusieurs fois, M. Guizot, en déclarant ne pouvoir dire où elles en étaient, soient bien avancées, si tant est qu'elles soient.--Des croiseurs assez rares dans le port de Sterno way l'ont visité le 1er juillet. Des baleines, qu'avaient sans doute attirées des bancs de harengs, y sont entrées. On les a amenées dans la baie, et, cela fait, une effroyable boucherie a commencé. Tous les hommes des bateaux pécheurs étaient accourus et frappaient sans relâche, les uns avec des lances, les autres avec des épées et des haches. La baie ne présentait plus qu'une mer de sang et d'écume. Les baleines ont été vendues immédiatement pour 483 livres sterling (1,200 fr. environ).

La session des Chambres belges est terminée. Le 18, le sénat, qui venait de voter plusieurs projets de loi au commencement de sa séance, a entendu à la fin la lecture d'une ordonnance de clôture datée, par le roi, de Paris, le 17 juillet, et déclarant la session close. La locomotion est une douce chose pour les rois comme pour les sujets, mais le régime constitutionnel, comme le théâtre classique, exigerait quelquefois l'unité du lieu. Autrement on risque fort de faire des lois qui peuvent ne pas paraître obligatoires à tous.

L'Espagne se trouve lancée de nouveau dans la voie des cruautés les plus horribles, des réactions les plus injustifiables. On suppose que Narvaez les a ordonnées pour faire naître une fermentation qui servirait de prétexte à la prolongation de sa dictature militaire. En avril 1838, le général Esteller, capitaine général de l'Aragon, fut tué pour avoir risqué, par sa négligence, de livrer Saragosse au général carliste Cabanero. Sans doute cette justice, que le peuple avait prétendu se faire, était fort condamnable, et si on en eût poursuivi immédiatement les auteurs, on eût trouvé naturelle la punition qui leur aurait été infligée. Mais, à sept ans de là, quand des révolutions successives ont passé pardessus ces faits, Narvaez fait poursuivre trois de leurs auteurs supposés, les fait condamner à mort; et, quand la commutation de la peine est demandée à cette enfant qu'il conduit, il fait répondre par Isabelle que la famille d'Esteller ne le veut pas. En conséquence, les miliciens Leguna, Riveiro et Zurdu ont été fusillés.

Madrid a été également agité par le déploiement de la force armée, les visites domiciliaires et les bruits de découvertes de complots. Le but de tout cela est de dominer les élections prochaines par la terreur. Nous avons besoin de croire que toute cette conduite est bien en opposition avec les conseils que la reine Christine et Narvaez avaient reçus en quittant Paris.