«Ce riche cabinet faisait depuis longtemps partie du magnifique muséum du prince Masséna, qui voulut s'en défaire pour s'occuper exclusivement d'ornithologie. Cette collection précieuse, classée par Lamarck et étiquetée de sa main, allait sans doute aussi être divisée et passer peut-être à l'étranger. M. Delessert en fit l'acquisition pour la conserver à la science, et il éleva de cette manière le plus beau monument à la gloire de Lamarck; elle se composait, au moment où ce savant la vendit, de 13,288 espèces, dont 1,243 n'étaient pas encore décrites, et l'on y comptait au moins 50,000 coquilles. Le prince Masséna, collecteur enthousiaste, l'enrichit encore d'un très-grand nombre d'espèces rares ou nouvelles, en y ajoutant les collections de madame Baudeville et de M. Soulier de la Touche, et la plupart des belles coquilles de la collection Castellin.

«Ce n'était point assez pour M. Delessert d'avoir réuni tant d'éléments de travail, précieuses reliques de la science; plusieurs des espèces de ces collections, après avoir passé par d'autres mains, payaient leur noble et vieille origine par la perte d'une partie de leurs couleurs, sans cependant rien perdre de leur mérite scientifique. Il fallait autant que possible mettre à côté de ces anciennes coquilles, parfois un peu fanées, quelques échantillons frais et riches de leurs couleurs: c'est ce qu'a fait M. Delessert, en ajoutant à son musée la collection de M. Teissier, colonel du génie, directeur des fortifications des colonies.

«Ce collecteur n'admettait dans ses cartons que les coquilles fraîches et intactes, la moindre égratignure était un motif d'exclusion; aussi cette collection brillante, et de création moderne; pour laquelle M. Teissier avait dépensé plus de 100,000 fr., vint-elle se placer heureusement à côté des anciennes, et cette réunion établit avec avantage pour l'élude, toutes les différences d'âge, de grosseur et de coloration. Ces richesses conchyliologiques sont réunies dans une belle galerie de 50 métrés de longueur, et sont contenues dans 440 tiroirs, dont la surface est d'un peu moins d'un mètre carré. Les espèces trop grosses pour entrer dans ces tiroirs, et celles destinées aux échanges, sont arrangées avec soin dans 18 armoires vitrées et exposées à la vue des nombreux curieux qui visitent la collection.

«Les coquilles sont en partie collées sur des cartons dont la couleur indique la patrie de chaque espèce, et en partie libres dans des boîtes pour pouvoir se prêter plus facilement à l'étude. Les couleurs bleu, jaune, rouge, vert et violet indiquent à la première vue les espèces d'Europe, d'Asie, d'Afrique, d'Amérique et de l'Océanie. Toutes les espèces fossiles sont aussi collées sur des cartons brun-clair. Cette collection classique est consultée journellement par toutes les personnes qui s'occupent de conchyliologie. Le conservateur communique, à ceux qui veulent se livrer à l'étude, non-seulement les espèces, mais encore les livres qui leur sont nécessaires, et là chacun travaille avec toutes les facilités qu'il aurait de la peine à réunir partout ailleurs La bibliothèque conchyliologique s'enrichit chaque jour des ouvrages nouveaux sur la science, français et étrangers; et jamais M. Delessert ne manque l'occasion de se procurer les livres anciens, devenus rares aujourd'hui, et qui ne se trouvent plus dans le commerce de la librairie.»

Enfin, non content de communiquer ainsi ses collections et ses livres aux conchyliologistes qui habitent Paris et aux étrangers qui veulent venir nommer ou étudier des espèces, M. Benjamin Delessert a eu l'heureuse pensée de publier un magnifique ouvrage in-folio orné de planches gravées et coloriées avec le plus grand soin, intitulé Recueil de coquilles décrites par Lamarck, mais non figurées par les auteurs. Le succès obtenu par cet ouvrage a engagé le docteur Chenu à entreprendre les Illustrations conchyliologiques (3) qui seront, nous n'hésitons pas à l'affirmer, le plus beau monument élevé à cette branche des sciences naturelles.

Note 3: Illustrations conchyliologiques, ou Descriptions et figures de toutes les coquilles connues, vivantes et fossiles, classée» suivant le système de Lamarck, modifié d'après les progrès de la science, et comprenant les genres nouveaux et les espèces récemment découvertes; par M. Chenu, docteur en médecine, chirurgien-major de la gendarmerie de la Seine, conservateur du musée conchyliologique de M le baron Benjamin Delessert, avec la collaboration des principaux conchyliologistes de la France et de l'étranger.--22 fr. 50 c. la livraison composée de cinq planches et d'un texte descriptif et raisonné. Trente-deux livraisons sont en vente.

Au sortir de la galerie conchyliologique, nous descendons par un escalier de bois dans de vastes magasins dont la porte principale s'ouvre sur la rue Saint-Fiacre. Toutes ces richesses que nous venons d'admirer, M. Benjamin Delessert les doit à son travail et à son industrie. D'où viennent ces marchandises qu'on décharge ou qu'on emballe? de ses usines et de ses manufactures. La raffinerie de Passy, le seul de ces établissements que nous ayons pu visiter, livre chaque jour 2,400 pains de sucre au commerce de Paris.

Puisque nous sommes à Passy, montons sur les terrasses des maisons de campagne qui couronnent la colline. Toutes elles appartiennent aux divers membres de la famille Delessert, et elles communiquent entre elles par des escaliers dont les portes restent toujours ouvertes. N'oublions pas d'aller contempler dans le chalet les paysages les plus ravissants de la Suisse, tout en admirant le beau point de vue que l'on découvre de ses fenêtres et de ses galeries, sur Paris, le Champ-de-Mars, le cours de la Seine, les coteaux de Vanves, d'Issy et de Meudon. En redescendant nous nous reposerons dans le salon de bains, où chaque jour une foule nombreuse de malades vient demander aux eaux ferrugineuses de Passy la santé qu'ils ont perdue, et qu'ils peuvent être sûrs d'avance, d'en obtenir, si la renommée n'est point injuste. Le seul défaut de ces sources bienfaisantes est de se trouver trop facilement à la portée de ceux qui ont besoin d'en faire usage. Il y a longtemps déjà que madame de Sévigné l'a dit: «Un malade va à Vals parce qu'il habite Paris, et l'autre à Forges parce qu'il est à Vals. Tant il est vrai que jusqu'à ces pauvres fontaines, nul n'est prophète dans son pays!»

Rapport de M. Thiers

SUR LE PROJET DE LOI RELATIF A L'INSTRUCTION SECONDAIRE.