Ce fut avec un véritable désespoir qu'elle entendit frémir le timbre précurseur de l'heure. Neuf heures allaient sonner! mais au même instant un autre son y répondit; le lourd marteau de cuivre ébranlait vivement la porto cochère, des pas pressés résonnèrent dans le corridor, et ma grand'mère heureuse oubliait, dans la joie d'embrasser ses enfants, son impatience, ses inquiétudes et le long sermon qu'elle leur avait préparé. Puis réunissant autour d'elle la bande joyeuse de ses petits-enfants, et sortant avec solennité de sa poche une clef qu'elle y tenait cachée depuis nombre de jours, elle ouvrit une porte, et tous, frissonnants de bonheur, nous entrâmes en tumulte dans un grand cabinet splendidement éclairé, où sur une table s'élevait l'arbre de Noël, radieux des bougies et des jouets attachés à ses branches. Autour étaient étalées, groupées, arrangées, des fantaisies d'enfants aussi charmantes que variées. La poupée aux dents d'ivoire, aux yeux d'émail, à la robe bouffante, pomponnée et satinée comme une grande dame, brillait à côte d'un chevalier armé de pied en cap, pareil aux anciens preux. Le vaillant cavalier éperonnait un cheval toujours fougueux, mais toujours immobile; des fantassins couraient le pas de charge sur leurs tablettes de bois, des escadrons de lanciers chevauchaient à travers les ballons, les cerceaux, les raquettes, en faisant quelquefois mordre la poussière à d'innocents polichinelles, acteurs obligés de semblables fêtes: puis des tambours, des clairons, des sabres, des fusils, appareil guerrier déployé pour charmer l'humeur martiale des petits garçons, mêlés aux rubans, aux chiffons, aux bijoux, aux coffrets à l'usage de la coquetterie naissante des petites filles. Il y en avait pour tous les âges, pour tous les goûts, pour ravir et captiver des imaginations d'enfants. Quand nos transports et nos cris de joie eurent cessé, lorsqu'on nous eut arrachés à la contemplation de ces merveilles rassemblées des bazars de Paris et des foires de Nuremberg, ma grand'mère donna le signal du souper, chacun rentra dans la salle et prit place autour de la table ou trente couverts symétriquement alignés attendaient depuis longtemps les convives. Des flacons remplis de vins aux blonds reflets, ou aux teintes aussi chaudes que le rubis, semblaient vouloir lutter de séductions avec les mille riens, hors-d'oeuvre indispensables d'un repas. Les citrons du pays s'étalaient auprès des concombres à la robe verdâtre, les olives faisaient pendant aux champignons sauvages conservés dans l'huile, le beurre se baignait en pains mignons dans l'eau claire de ses gondoles, çà et là une foule de conserves renfermées dans des pots de verre aux longs cols ou à la base rebondie excitaient par leur mystérieux dehors l'appétit et la curiosité. Les légumes, sous les apprêts les plus variés, encombraient la table; de superbes poissons nageaient dans leur sauce aromatique ou disparaissaient à demi sous les herbes marines qui leur prêtaient leurs parfums, en faisant miroiter à la lumière leurs écailles aussi diaprées que les couleurs de l'arc-en-ciel; ils étaient entourés de coquillages qui les escortaient comme leurs tributaires naturels.

Pour ornement aux coins de la table s'élevaient dans leurs vases de terre brune quatre grosses gerbes de blé encore vert que le plus jeune enfant de la maison avait fait germer dans l'eau et soigné avec la plus vive sollicitude depuis un mois pour cette solennité. Coutume ancienne de nos pères qui forçaient la nature à produire, bien avant le temps, le froment saint et béni pour l'associer à sa joie dans un jour grand de miracles et le consacrer à Dieu comme un hommage de reconnaissance et d'amour. Au milieu, pour surtout principal, un candélabre d'argent massif mariait sa lumière avec celle du lustre, et d'un commun accord ils frappaient d'étincelles vives l'argenterie, s'étendaient en reflets éclatants, en losanges capricieux, en ronds étincelants sur la mate blancheur des porcelaines, et changeaient enfin en diamants, en rubis, en émeraudes, en topazes ou en saphirs merveilleux les facettes brillantes des cristaux. Le buffet pliait sous le poids des fruits, des oranges à l'écorce vermeille, des melons blancs à la pulpe douce et savoureuse, des gâteaux dorés et parfumés, du nougat nuancé, de la verte pistache, du miel transparent dans les coupes et des confitures embaumées.

Un immense feu embrasait l'âtre et envoyait des pyramides de flammes dans l'antique cheminée, et par moments, lorsque ces mêmes flammes vacillaient sous le souffle du vent en décrivant des spirales ou des langues de feu, on distinguait dans l'ardente profondeur du foyer la bûche de Noël, bloc énorme de bois coupé du tronc du plus vieil arbre de la forêt voisine, suivant une ancienne tradition. Le buis bénit était répandu à profusion autour de la salle; les lumières se jouaient à travers ses rameaux, qui s'élevaient en touffes gracieuses, en bouquets élégants; le houx courait en guirlandes le long des murs, disparaissait derrière un faisceau d'armes pour reparaître au bas d'un vieux portrait en y traçant un chiffre symbolique; il s'élançait ensuite en festons au-dessus des portes, décrivait des arcades, des colonnes sur les boiseries, et mêlait enfin ses jolis fruits rouges et ses feuilles sombres et menues aux girandoles du lustre, en se perdant sous une grosse branche d'oranger suspendue au plafond, d'après un vieil usage du pays.

Cet intérieur, ainsi éclairé et animé, avait un charme de gaieté et de bien-être en contraste avec la rigueur de la saison, et donnait un nouveau prix à cette atmosphère si chaude, à ce foyer ami, à ce toit paternel si fécond en souvenirs, à cette table hospitalière qui nous réunissait ainsi tous chaque année à pareil soir, pour retremper nos âmes aux saintes douceurs des affections de la famille. En effet, qui pourrait dire les sentiments divers qui agitaient les convives: dans cette salle étincelante de lumières, ne voyaient-ils pas comme à travers le verre transparent d'une lanterne magique, les mille incidents de leur enfance, les émotions impétueuses ou paisibles de leur jeunesse? Chaque lambris, chaque meuble resté à la même place ne leur retraçait-il pas un jour de bonheur, une heure de rêverie, des instants d'illusions à jamais perdus? Autrefois, ce jeune homme à imagination fougueuse n'avait-il pas rêvé la gloire et la célébrité au coin de ce foyer? N'avait-il pas espéré voir le monde ouvrir devant sa volonté les portes dorées de son Eden de plaisirs, et lui apporter, comme le génie de la Lampe merveilleuse, les trésors et les grandeurs? Cet autre, dont l'âme aimante rêvait une affection tendrement partagée, n'avait-il pas vu pour la première fois à cette place la compagne aimée de sa vie? Là, cette jeune femme n'avait-elle pas reçu la foi d'un époux adoré? Ici, son enfant ne lui avait-il pas souri, et son père ne l'avait il pas bénie, agenouillée près de ce fauteuil vénéré? N'avaient-ils pas tous aimé, pleuré, souffert en ces lieux? De pareils souvenirs ne s'effacent pas de la mémoire, de semblables émotions ne peuvent s'oublier, car cette trinité de bonheur et de misère s'inscrit dans le passé en caractères de feu; parce qu'elle brûle ce qu'elle touché et consume ce qu'elle a une fois animé.

Ma grand'mère, heureuse et fière de ses enfants, qu'elle voyait autour d'elle entourant sa vieillesse de respect et d'amour, regardait tour à tour ces têtes blondes et brunes, ces fronts pensifs ou joyeux, ces hommes dans la force de l'âge, ces femmes charmantes, ces petits enfants espiègles et gracieux; anneaux d'une même chaîne, liés les uns aux autres par les liens indissolubles de la famille. Alors de sa voix maternelle et enjouée elle encourageait l'appétit près de s'éteindre, ranimait la gaieté par ses sourires, était enfin l'animation et la vie de ce banquet, qu'elle présidait comme l'aïeule adorée de ses nombreux enfants. Parfois ses yeux attristés et rêveurs s'arrêtaient sur la place occupée jadis par un être aimé, place qu'il avait laissée vide; une larme brillait sous sa paupière comme un hommage qu'elle rendait à celui qui n'était plus, mais dont le souvenir cher et sacré vivait toujours dans son coeur. Puis ses regards reprenaient leur douceur, le sourire revenait sur ses lèvres pâlies par les regrets, en contemplant cette génération blonde et bouclée d'enfants aimables; génération destinée à remplacer celle qui s'éteignait, comme le fruit remplace la fleur, puis tombe et se renouvelle, et qui faisait son espérance, sa consolation et son orgueil. Et elle les revoyait tous réunis un soir à la veillée de la Noël, et les flacons circulaient, et la causerie se ranimait vive et gaie et les paroles affectueuses s'échangeaient dans toute l'effusion du coeur. Et les cloches se mirent à sonner en joyeux carillons, en brillantes volées la messe de minuit, interrompant de leurs voix vibrantes les joies mondaines de ce jour. Il semblait qu'elles eussent emprunté les sons éclatants de la trompette sonore de l'ange messager annonçant autrefois aux pasteurs la naissance du Christ, pour commander par leurs chants puissants et passionnés le recueillement et la prière. A ce signal bien connu, chacun fit ses préparatifs; les uns s'enveloppèrent de leur manteau, les jeunes filles s'entourèrent de fourrures, les servantes ajustèrent leur pelisse, en s'armant des falots qui devaient éclairer notre route; ma grand'mère m'abrita sous sa mante, et me prenant par la main, nous ouvrîmes la marche.

C'était bien une nuit de Noël, triste, froide et glacée par le vent du nord. Les étoiles scintillaient sur le sombre azur du ciel, comme autant de points d'or se détachant d'une gaze noire. La neige durcie criait sous nos pas ou s'effondrait de temps à autre. Quelques retardataires isolés venaient se joindre à nous ou passaient rapidement en se perdant dans l'obscurité. Au loin, les feux des lanternes sourdes s'entrecroisaient, on eût dit des feux-follets sortant de terre et dansant une ronde fantastique. Le silence n'était interrompu que par de pauvres petits enfants réunis en bandes et chantant des Noëls de porte en porte pour implorer la charité.

La foule était grande aux abords de l'église; chacun voulait dans un semblable anniversaire avoir sa part de prières et de bénédictions. Dans l'intérieur, l'église resplendissait sous l'ardeur de ses lustres; de hauts chandeliers d'or étincelaient près du tabernacle; les colonnes disparaissaient sous leurs tentures de brocarts et de soie; partout des fleurs, partout grandeur, majesté, lumière et harmonie. Les prêtres, revêtus de leurs chasubles splendides, s'avançaient vers l'autel; et dans une chapelle, une humble crèche, symbole de douleurs, rappelait la naissance du Fils de Dieu fait homme dans la pauvre étable de Bethléem. Le sacrifice s'accomplissait; l'encens montant en spirales embaumées, comme un mystérieux emblème de la prière, se perdait dans la profondeur des nefs. L'orgue jetait ses larges et merveilleux accords à travers les voûtes ou mêlait sa voix aux voix suaves des choeurs de jeunes filles qui chantaient des Noëls d'allégresse. Certes c'était un coup d'oeil imposant, que ces fidèles ainsi prosternés au pied des autels y apportant leurs vanités déçues, leurs croyances trompées, leurs désespoirs et leurs misères! L'heure, le lieu, la sainteté de la cérémonie, ce mélange de pompe et de splendeur religieuse, avec le néant qu'elles enseignent, ces fronts courbés vers la terre par la main puissante du malheur ou de l'espérance, les humbles prières de ces âmes souffrantes venant implorer la merci de ce Dieu qui console, rendaient cette solennité sublime, et jamais fête plus auguste ne frappa mon imagination d'enfant.

La messe venait de finir, les derniers sons des orgues vibraient encore dans leurs tuyaux d'airain; l'air imprégné des senteurs de l'encens enveloppait de ses molles et chaudes vapeurs les fidèles, sortant en foule des portiques, distraits par les mille bruits de la sortie. Je regardai autour de moi. Près d'un pilier, à genoux, priait une petite fille à la figure angélique; ses vêtements attestaient la misère la plus profonde, et ses mains jointes, serrées avec ardeur, ses yeux noyés de larmes, sa bouche contractée par le chagrin annonçaient une violente douleur. Bientôt l'enfant se mit à sangloter en jetant des regards égarés autour d'elle, murmurant des mots que je ne pouvais entendre, en tordant ses petites mains délicates avec l'angoisse du désespoir. L'impression déchirante d'une semblable détresse agit vivement sur mon coeur. Mon aïeule venait de finir sa prière et se disposait à partir; d'un geste suppliant je lui montrai la pauvre affligée, et, l'entraînant avec moi, je la conduisis près de la petite fille en pleurs Ma grand'mère, toujours bienfaisante et bonne pour le malheureux, s'émut profondément à l'aspect de ce pauvre petit être isolé et en apparence sans appui. «Mon enfant, lui dit-elle, pourquoi pleurez-vous? qui vous donne tant de chagrin? Parlez! je puis vous aider, vous secourir.» La petite affligée tressaillit en entendant cette douce voix, et levant vers mon aïeule des yeux craintifs, dans lesquels brillait une lueur d'espoir. «Hélas! madame, répondit-elle, j'ai bien faim; puis j'ai froid, je n'ai pas d'asile, et j'ai tant de peur par une nuit si noire, que je prie le bon Dieu de m'appeler à lui dans son saint paradis. --Vous n'avez donc pas de mère, ma pauvre enfant? personne ne s'intéresse donc à vous?» Les pleurs de l'enfant redoublèrent, o Ma mère est morte, madame! Ceux qui m'avaient recueillie m'ont chassée hier disant qu'ils étaient trop pauvres pour me nourrir, et qu'un soir de la veillée de la Noël on m'assisterait si j'implorais la charité. Ah! madame, ne m'abandonnez pas! vous qui paraissez si bonne, ayez pitié de moi.--Chère grand'mère, lui dis-je alors spontanément, croyant faire plus d'impression sur un coeur charitable, tu m'as toujours dit qu'on fêtait Dieu dignement en secourant son semblable; eh bien! dans un si beau jour, ne me refuse pas tu m'as promis de belles étrennes, mais la plus belle étrenne pour moi serait de recueillir cette pauvre petite fille. Mon aïeule me souriait doucement d'un air charmé et attendri; elle releva la jeune affligée, la baisa au front, et, se tournant vers moi, elle ajouta: «Mon enfant! les pauvres sont nos frères, et nous devons partager avec eux. Comment veux-tu que je ne recueille pas ta protégée? et quand même le bienfait n'aurait pas en lui sa récompense en donnant à l'âme une suprême satisfaction, Jésus-Christ n'a-t-il pas dit: Quiconque donnera un verre d'eau en mon nom sera récompensé.» L'orpheline ravie baisa la main de ma grand'mère, et jetant un dernier regard plein de reconnaissance vers la crèche, elle dit tout bas: Noël! Noël! soyez béni!... et nous sortîmes de l'église.

Arrivés au logis, l'enfant eut encore sa part du gros souper. Une chambre bien chaude, un bon petit lit la reçurent. Pour moi, heureux et satisfait de ma journée, je m'endormis profondément. De beaux rêves bercèrent mon sommeil; de gracieuses jeunes filles, transfigurées comme des vierges, des anges aux ailes d'or, entr'ouvraient mes rideaux blancs, et m'envoyaient de célestes sourires et de douces paroles; et au milieu d'eux il me semblait voir le visage radieux de ma petite protégée qui répétait encore: Noël! Noël! soyez béni!....
Aurélius Zampa.

Un mobilier de police correctionnelle,
charade en action par Gavarni.