Elle consacre un principe fécond et qui trouvera des imitateurs;

Elle appelle la reconnaissance des écrivains étrangers;

Elle donne au gouvernement français le droit et lui impose le devoir de réclamer, en toute occasion, l'adoption par les étrangers d'un principe que la France a reconnu elle-même à leur profit.

Au premier coup d'oeil, cette mesure peut paraître un sacrifice; mais elle est de notre part une initiative honorable, et elle nous paraît féconde en résultats assez prochains.

Lors de la présentation du projet d'union douanière avec la Belgique en 1811 et à diverses époques, la librairie française a renouvelé la demande qu'elle adresse encore aujourd'hui à l'Assemblée législative; elle persiste à croire «--que le seul moyen efficace de protéger la propriété littéraire est dans un ensemble de traités internationaux, et que cet ensemble de traités ne saurait être obtenu tant que la France elle-même n'aura pas pris une généreuse et loyale initiative, en proscrivant chez elle et sous conditions la contrefaçon des ouvrages étrangers;--que les éditeurs français puiseront dans cet acte une force bien plus grande pour poursuivre les débitants de contrefaçon, car on ne pourra plus leur répondre que la France commet le même délit à l'égard des autres États; en effet, ce n'est plus seulement un intérêt personnel qu'ils auront à défendre, c'est un acte immoral, condamné par la législature de leur pays, dont ils réclameront la répression.» En conséquence, elle sollicite de l'Assemblée législative et du Pouvoir exécutif le vote et la promulgation du décret suivant:

Le droit de propriété des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à l'étranger est assimilé en France au droit des auteurs français.

Cette grande mesure ferait à coup sur honneur à la France. Mais lui serait-t-elle vraiment utile; en d'autres termes, ne risquerions-nous pas de devenir dupes et victimes de notre générosité? C'est l'opinion, nous devons l'avouer, de beaucoup de bons esprits Toutefois, qu'on ne l'oublie pas, l'Angleterre (31 juillet 1838), la Prusse, le Danemark, les États du pape, les États-Unis, la Toscane, la Sardaigne ont déjà admis la réciprocité; et, d'ailleurs, qui connaît mieux le besoin de la librairie, qui est plus intéressé à sa prospérité que les libraires? Ne soyons pas plus républicains que la République. Or les libraires, les imprimeurs, les papetiers français--sauf bien entendu ceux qui s'enrichissent des produits de la contrefaçon--sont unanimes pour réclamer la reconnaissance franche et sans restrictions du droit de propriété en France pour tous les ouvrages publiés par les étrangers dans leur pays. «Pour les nations, comme pour les individus, disaient, dès 1844, les comités réunis de la Société des gens de lettres et de la librairie, la morale est une, et ce serait une triste ressource que de se défendre immoralement contre l'immoralité d'autrui. La contrefaçon est une usurpation de propriété; il faut avoir le courage de le déclarer hautement, et donner aux autres l'exemple du sacrifice. Oui, il appartient à la France de prendre encore, comme pour le droit d'aubaine, une généreuse initiative. Qu'elle déclare nettement et sans réserve que le droit des auteurs étrangers sur leurs oeuvres publiées à l'étranger est assimilé chez nous aux droits des auteurs sur leurs oeuvres publiées en France, et ce sera un grand exemple donné au monde, en même temps qu'un pas immense fait dans une carrière de justice et de loyauté où toutes les nations tiendront à honneur de nous suivre.»
Adolphe Joanne.

La veillée de la Noël.

SOUVENIRS D'AUTREFOIS..

C'était la veille de Noël! L'heure du gros souper était sonnée depuis longtemps à l'antique horloge de bois de la grande salle; tout était prêt pour recevoir les convives, la table dressée avec une magnificence inusitée étalait les mille séductions appétissantes d'un repas moderne, luxe inconnu de nos pères; l'office envoyait de ses profondeurs les parfums les plus balsamiques, et personne n'arrivait. Aussi mon aïeule allait et venait avec une impatience qu'elle s'efforçait vainement de déguiser. Tantôt elle s'approchait de la fenêtre dont elle soulevait les lourds rideaux pour voir si, à travers les brouillards du soir, elle n'apercevrait pas ses enfants qu'elle attendait; mais la nuit était sombre et le vent du nord soufflant par rafales emportait des tourbillons de neige et ne permettait pas de rien distinguer. D'autres fois elle regardait la porte avec anxiété espérant sans doute que ses convives apparaîtraient tout à coup par un effet magique de sa volonté; la solitude et le silence semblaient se jouer de sa peine, en demeurant seuls, comme des hôtes importuns, maîtres des lieux que devaient animer le bruit, le plaisir et la gaieté. Découragée, elle revenait s'asseoir près du feu, s'agitait, ne pouvait tenir en place, frappait le parquet de ses fins petits sabots pour se calmer au son de sa propre impatience, et jetait enfin des regards inquiets et furtifs vers la pendule, la priant en vain de suspendre sa marche, car le balancier inexorable n'en pressait pas moins sur le cadran le pas silencieux et continu des aiguilles accomplissant leur rotation régulière, marquant des heures impartiales dans leur durée et insensibles aux voeux sages ou insensés de ceux qui veulent en arrêter ou en accélérer le cours.