VIII.

DE SAUMUR A ANGERS.--ANGERS.--D'ANGERS A NANTES.

Le pittoresque ici subit un temps d'arrêt: guérets entrecoupés de vignobles en haies et plantés d'arbres fruitiers, rappelant la triple culture de la splendide vallée du Graisivaudan; pays égal, fertile sans exubérance, monotone comme la médiocrité heureuse. A demi-kilomètre, la Loire, qu'on ne voit pas, coule presque tarie ou tout impétueuse entre saules et peupliers. Nul incident digne de remarque. A la seconde station seulement, l'un des conducteurs du train, ouvrant notre wagon, y pousse avec efforts une grosse dame de campagne tout effarée et haletante, qui, à peine le convoi en marche, se prend à pousser des cris de désespoir et supplie, mais assez en vain, comme on peut le croire, la locomotive d'arrêter. Voyant que la machine demeure sourde à ses interpellations déchirantes, elle fait mine, mais tout de bon, de se jeter par la portière. Heureusement la taille de la dame s'opposait à l'exécution de ce furieux projet!

--Hélas! c'est fait de moi, dit-elle en retombant anéantie sur son siège. Mes bons messieurs, je suis une femme perdue! Et mes enfants, les pauvres petits innocents, que vont-ils devenir?

Habitante de ces contrées passablement primitives, où la hennissante machine est encore un objet d'effroi, la pauvre femme faisait son premier début dans ces chars traînés par le monstre aux poumons de fer, aux naseaux de feu. Elle avait, avant de risquer cette effroyable aventure, rassemblé la dose de courage et de résignation dont elle était capable; mais la provision, probablement petite, s'en était trouvée épuisée juste au moment de l'entreprise.

Nous fîmes de notre mieux pour calmer la douleur et assourdir les cris perçants de cette Niobé trop plaintive, dont l'idée fixe était de conserver une mère à sa lignée villageoise, et crûmes y parvenir en lui faisant entendre, nous et les autres voyageurs, que si elle périssait, chose encore douteuse, nous nous cotiserions pour prendre à l'envi soin de son orpheline famille, ainsi que notre coeur touché et nos tympans endoloris nous en imposaient le devoir. Mais la bonne femme, interrompant ses cris aigus, ne laissa pas de déployer un certain sons en nous faisant observer que, si elle sautait ou si le wagon prenait feu, nous serions immanquablement broyés on grillés avec elle. La remarque était juste, et cette perspective, sans rassurer la bonne femme, parut la consoler un peu. A quelque Chose le malheur est toujours bon--celui d'autrui. Cette tendre mère villageoise savait d'intuition son Larochefoucauld. Elle nous laissa achever presque en paix notre court voyage, au terme duquel nous eûmes tous la satisfaction, et elle la surprise, de nous sentir en assez bon état de conservation, nul d'entre nous, à ce qu'il nous sembla du moins, ne formant plus d'un seul morceau.

ANGERS.

Quand on aborde de ce côté la capitale de l'Anjou, le premier monument qui frappe les regarda, c'est le château immense, énorme, menaçant, flanqué à ras de quinze ou vingt tours formidables, que si quelqu'un regrette, au point de vue de l'art, la ruine de la Bastille, qu'il se console: il la retrouvera intacte, magnifique d'horreur et démesurément agrandie aux bords de la Maine. Ce gracieux castel, joliment décoré par le haut d'un cordon losangé de tuffeau et de schiste, et damassé noir et blanc, (disposition fréquente dans les constructions du treizième au seizième siècle), fut, dit je ne sais quel mémoire archéologique sur Angers, bâti par saint Louis. Il faut lire sans doute: «Sous saint Louis.» j'en demande pardon à l'érudition angevine. Les ducs d'Anjou, les héritiers des Plantagenet, étaient de hauts et puissants sires, et ils n'étaient point gens à céder à quiconque, fût-ce au roi de France, l'honneur et le plaisir de se bâtir, de ces forteresses inexpugnables, avec casemates, oubliettes et cachots de toutes les sortes, où le despotisme local devait avant tout s'assurer d'un point d'appui inéluctable contre sujets et suzerain. Mais quel qu'en soit l'architecte, ce sombre monument n'en demeure pas moins l'un des morceaux les plus parfaits, l'un des types les plus puissants de cet art féodal et carré par la base, où tout est combiné pour la force, ou rien n'est sacrifié au stérile et illusoire plaisir des yeux. Mais la force seule, parvenue à ce luxe de perfection, d'exubérance et de brutalité, devient une beauté réelle, et les prodigieux cubes de maçonnerie féodale édifiés par nos pères, dans leur sauvagerie grandiose, méritent une place dans l'histoire, au même titre pittoresque et poétique que les monuments égyptiens et les torses de Michel-Ange. Ce caractère n'est nulle part empreint plus fortement, ni si fortement peut-être que dans ce château angevin, le mieux conservé et le plus surprenant dont la carrure et les assises, enracinées dans les entrailles de la terre, aient résisté à huit siècles de jacqueries, de luttes de suzerain à vassal, de discordes religieuses, de guerres civiles, de révolutions sociales et politiques, enfin d'invasions ennemies.

Angers est une ville noire comme Lyon, Birmingham et Saint-Étienne. Ce ne sont point pourtant les vapeurs de la houille qui en obscurcissent l'atmosphère et lui donnent cette teinte enfumée, mais bien les schistes et l'ardoise dont elle est bâtie et qu'elle puise en abondance, à ses portes mêmes, dans des carrières séculièrement exploitées, l'une de ses richesses. Elle abonde pourtant en vieilles maisons contemporaines du château, vergetées, chevronnées de solives noirâtres, à toits pointus et à auvents, comme celles du Rouen gothique ou du quartier juif à Francfort. Toute pleine des témoignages irrécusables du passé, et du passé le plus lointain, mais irrégulière, montueuse, entortillée, et renfrognée, mal gracieuse autant que possible, elle intéresse sans nul doute, mais réjouit peu le voyageur. Il semble en la voyant avec sa couche d'encre, son fouillis de ruelles, de masures, d'impasses, le tout d'un grand caractère, je l'avoue, et fort propre à faire une décoration d'opéra, que ce soit une ville triste, ascétique et d'humeur foncée comme ses toits et ses murailles. Bien loin de là, et l'on n'apprend pas sans surprise qu'Angers est au contraire une ville de plaisirs, d'émotions fiévreuses et de fort beaux esprits, aimant, outre les joies des arts et les délicatesses littéraires, la haute chère, le luxe, les folles nuits de bal et tous les genres d'élégance. Il paraît que le roi René, avec son corps qui repose sans tombeau sous les voûtes de la belle église Saint-Maurice, aux deux flèches si audacieuses et si sveltes, a légué à ses chers concitoyens d'Anjou une assez notable, parcelle de l'âme de trouvère et du joyeux esprit qui l'animaient de son vivant. Une demi-douzaine de fort grandes dames et autant d'opulents et jeunes ménestrels donnent le ton et ne soutirent pas que les gais codes du plus grand des chorégraphes et des musiciens couronnés subissent le cruel affront de tomber en désuétude dans les anciennes possessions de ce roi maître de ballets, plus philosophe à lui tout seul que Frédéric II, Joseph 11, avec la grande Catherine. On raconte même, sous le manteau, de ces exploits d'hiver que l'on ne peut redire, de ces Nouvelles nouvelles qui font songer aux temps gracieux ou Boccace était mis en action, de ces prouesses qui sentent de fort près leur vieux Louvre ou leur hôtel de Nesles, moins le côté tragique; et de celles qui faisaient dire au capitaine Buridan, de ce ton élégiaque, et de cette voix du nez que lui prêtait M. Bocage: «Que voulez-vous, ce sont de grandes dames!»

Enfin, s'il faut en croire nos auteurs, la ville noire est une Chypre, une Capoue et une Venise. Je ne l'eusse pas deviné.