Il y a à Angers un musée remarquable: toutes les écoles y sont représentées par des toiles plus ou moins authentiques, et un livret, chef-d'oeuvre de rédaction, non-seulement en dresse la longue nomenclature, mais accompagne chaque page de commentaires explicatifs et de réflexions ingénieuses à l'usage des gens de lourde intelligence et d'esthétique médiocre. Voici un joli petit spécimen que je prends au hasard, page 31, de ces arguments bénévoles et pittoresques: «Denney (François).--Betzabé au bain.--Betzabé, femme d'Urie, étant au bain, fut aperçue par David. Ce prince fut si touché de sa beauté qu'il la fit venir dans son palais et en abusa. (O David! Heureusement la phrase abuse de la langue et ne dit pas précisément de quoi vous avez abusé!)

Je poursuis:--«Tandis que Betzabé sort du bain avec l'aide d'une de ses femmes (équivalent timide mis ici à la place d'un texte par trop biblique), David du haut de son palais l'aperçoit et paraît la considérer avec plaisir.» O David, voici un paraît et un plaisir qui vous condamnent! Nous pouvions douter avant le texte, car cette vénérable physionomie de roi de pique qu'en effet j'aperçois au haut d'un balcon ne nous révèle aucunement le plaisir que vous paraissez (à ce qu'il paraît) éprouver, et dans notre ignorance profonde de la légende de Betzabé et d'Urie, nous n'eussions jamais pénétré le dessous de carte, sans le perfide commentaire qui nous découvre les noirceurs d'une figure mieux faite pour les ardeurs du whist que pour les fièvres de l'amour.

Autre David.--Le principal attrait de ce musée est la galerie David (d'Angers), tout entière formée des oeuvres et par les dons du grand et généreux artiste. Son oeuvre sculpturale est là presque complète avec les médailles où son infatigable et démocratique burin a décerné la gloire et l'immortalité à tant de fronts plébéiens. Peut-être (noble excès du reste) pourrait-on lui reprocher de n'être pas assez ménager de ses auréoles et d'en amoindrir le prix par trop d'universalité et de munificence. En effet, la numismatique de l'avenir n'apprendra pas sans admiration, par les bronzes du grand statuaire angevin, que notre époque, unique dans les siècles, compte déjà à cette heure quatre cent et tant de grands hommes. Je n'en veux point citer, de peur que l'opinion du présent nuise à certains auprès de la postérité, ce dont je serais réellement désolé pour eux et pour elle. Ne faisons donc point les dégoûtés et, prenant en bloc le panthéon de M. David, félicitons la ville d'Angers et de posséder cette riche collection d'illustres profils, et de compter parmi ses citoyens l'artiste éminent qui portera leurs traits, idéalisés comme leur gloire, aux générations futures.

La partie archéologique du musée renferme des spécimens fort curieux et tout récemment découverts de sépultures gallo-romaines des cinquième et sixième siècles. Ce sont des cercueils en plomb renfermant, avec un grand nombre d'ustensiles ou menus bijoux propres à jeter un grand jour sur les usages de nos ancêtres, des squelettes dont la plupart sont tombés en poussière au contact de l'air ou à la moindre pression, mais dont quelques-uns cependant ont subsisté, bien qu'à l'état de gypse impondérable qui semble prêt à se vaporiser au premier souffle. Rien ne fait mieux sentir que ce plâtras humain le peu qu'est l'homme et la fragile contexture de son enveloppe terrestre. Les momies ne sont que hideuses: c'est la coquetterie de la dissolution et l'hypocrisie de la tombe. La cendre et les fragments d'os à demi brûlés rappellent désagréablement la rôtissoire culinaire. Je donne de beaucoup--puisqu'il faut opter et que l'on ne peut s'en dédire,--la préférence au procédé gallo-romain, qui laisse la mort accomplir d'elle-même, à son gré, son oeuvre éternelle et lente de destruction.

Toutes ces collections diverses, dont l'ensemble ferait honneur à plus d'une grande cité, sont pittoresquement abritées sous les voûtes mi-renaissance, mi-gothiques d'un vaste et beau manoir seigneurial, désigné sons le nom de logis Barrau. Ce splendide logis, qui a appartenu à la triste mère de Louis XIII rappelle un souvenir Historique peu édifiant, celui de la bataille que la mère et le fils faillirent se livrer à quelques pas de là, à la journée du Pont-de-Cé, et qui se dénoua heureusement par une réconciliation éphémère entre les deux générations belligérantes. Louis XIII, qui plus tard en appela, eut un bon mouvement dans cette occurrence. Il fit sa soumission à sa mère, l'embrassa, et l'on vint souper en grande liesse à ce même Logis Barrau que je vous décrirais plus en détail si l'heure de deux, venant à sonner tout à coup, ne me rappelait aux bords de la Maine, où déjà fume et s'ébranle le pyroscaphe de bas-bord qui va nous conduire à Nantes.

D'ANGERS À NANTES.

La Maine, qui s'est grossie de la Mayence et de plusieurs autres affluents moindres, a pris, lorsqu'elle arrive à Angers, où elle n'est qu'à peu du kilomètres de son embouchure, un large développement, et elle ne le cède guère, avant de se confondre dans la Loire, à ce grand fleuve comme ampleur et écart entre ses deux rives. Le petit steamboat qui nous porte, effilé comme une sardine, calculé pour voguer sur toutes les basses eaux, et sans eau, s'il en est besoin, range tout d'abord en partant les sinistres débris du pont de la Basse-Chaine, dont les deux culées seules sont demeurées debout, supportant encore quelques restes d'amarres et de crampons de fer. Loin de nous la pensée de revenir sur la lugubre catastrophe du printemps dernier ni d'en faire remonter à qui que ce soit la responsabilité accablante; mais il faut du moins reconnaître que ce fut une étrange fatalité que celle qui fit choisir ce fragile tablier pour passage d'une pesante troupe armée, dans un ville où deux ponts de pierre, dont l'un tout neuf et magnifique, offraient au malheureux bataillon du 11e une voie si sûre et un transit si naturel à deux ou trois cents pas de là. Il faudrait ou se hâter de reconstruire ce pont de funeste mémoire, ou en faire disparaître jusqu'aux derniers vestiges; car c'est non seulement un deuil national, mais un ferment d'acrimonie que perpétuent ces lamentables débris.

Après une heure ou deux de navigation, près du joli village de la Poissonnière, la Maine se jette dans la Loire. A dater de ce point, le fleuve, pour ainsi dire, n'est plus qu'un archipel tout panaché d'Ilots verdoyants: leurs têtes superbes, leurs inextricables saulées déteignent sur le fleuve rétréci dont les bras, cessant de réfléchir la lumière blanche du ciel, semblent couler sur un lit d'algues, de goémon et de pourpier sombre. Parfois, élargissant ses sinus, il nous montre des rives toutes chargées des mêmes frondaisons, des mêmes teintes de sinople. L'aspect en est riant, mais monotone: il donne ce que j'appelle un étourdissement de verdure. Tant de peupliers et de saules repose l'oeil d'abord et le sature ensuite. On rend plus de justice, après cinq heures de cette interminable feuillée, au ruisseau de la rue du Bac. On finirait par le regretter tout de bon si un petit coteau, une vieille tour, les ruines de quelque donjon féodal, un pont suspendu, un village qui semble toujours à la veille ou au lendemain du déluge, ne venaient de temps en temps rompre cette végétation curviligne. Voici Chalonnes et Champtocé, où l'on voit encore les débris du château de ce fameux Gilles de Retz, de ce terrible barbe-bleue qui enlevait les petits enfants des deux sexes pour les faire servir à Dieu seul, et ses malheureuses victimes peuvent savoir quels diaboliques et alchimiques sortilèges Plus loin, Montjean et Ingrande, la dernière commune de l'Anjou; Saint-Florent, dont le nom, célèbre dans les fastes de l'insurrection vendéenne, rappelle le beau trait du marquis de Bonchamps qui, blessé à mort, donna ordre d'épargner les quatre mille bleus que les blancs allaient mitrailler après la bataille de Chollet. Aussi est-ce un républicain, M. David d'Angers, qui lui a érigé la statue, juste prix de son humanité, qu'on voit à Saint-Florent, et où l'artiste l'a représenté sur un brancard, se soulevant avec effort pour adresser aux siens sa noble et suprême parole. Après Ancenis, dont je n'ai rien à dire, Champtoceaux Castrum celsum, remarquable par les grandes ruines d'un château fort qui joua un certain rôle dans les guerres du douzième au quatorzième siècle, et obtint notamment l'honneur d'être pris successivement par Henri II (Plantagenet) et par saint Louis.

C'est à peu près en cet endroit que, si j'ai bonne souvenance, le fleuve, s'élargissant tout à coup, déchirant son immuable rideau d'arbres, développe ses deux grands bras autour d'une île colossale et nous laisse voir, du milieu de cette espèce de rond-point, une admirable plaine que termine à droite, et tout au bout de l'horizon, une roche abrupte et sauvage. Sur cette base granitique s'élève jusqu'au ciel une croix gigantesque. A ce monument singulier, sur lequel se pressaient déjà dans notre tête mille hypothèses légendaires, se rattache en effet une petite histoire assez étrange, mais toute neuve; elle est d'hier. La voici, telle que nous l'a contée sur le pont, en fumant sa pipe à l'arrière, un vieux marinier qui tient le gouvernail sur notre inexplosible boat:

«Il y a quelques mois, me dit-il, que mourut un gentilhomme de ce pays, nommé M. de L...... Il laissait de grands biens à partager entre cinq fils. Il y avait assez de terres pour les mettre tous à leur aise; mais il n'y avait qu'un château, malheureusement; il est là-bas derrière les arbres; vous ne pouvez le voir d'ici. L'un des fils s'était mis en tête de garder pour lui le château: il le voulait absolument: mais comment faire, puisqu'il fallait tirer les lots au sort. Alors, il eut l'idée de promettre au bon Dieu que, si le château lui tombait, il élèverait là, sur cette roche, la plus grande croix que l'on ait vue en mémoire de son père. Bien lui en prit, car, peu après, on en est venu au tirage et le château lui en est resté. Alors, on dit qu'il oublia quelque temps de remplir son voeu; c'était sans doute le trop d'aise qui lui brouillait la recordance. Mais sa mère, une sainte femme, lui ayant rappelé sa promesse au bon Dieu en l'honneur de son défunt père, il faut lui rendre cette justice qu'il s'est tout de suite exécuté. Dès le lendemain, il a fait venir les charpentiers, les serruriers, les manoeuvres, leur a montré l'endroit; ils ont travaillé fort, et voilà dimanche, trois semaines que la grande croix est sur ses pieds. Ça lui coûte bon! à ce qu'on dit; mais il n'a fait que ce qu'il doit. Quand on promet, il faut tenir.»