--Les interpellations adressées au ministre de l'intérieur sur les loteries autorisées par le gouvernement, et notamment sur la loterie dite des Lingots d'or, ont été l'événement de la semaine parlementaire. Toutefois, ainsi qu'il arrive souvent, l'intérêt du débat est moins ressorti de la question même que des incidents de séance et des péripéties de vote: comme on dit au palais, l'accessoire a emporté le principal. Ce n'est pas que le motif essentiel de la discussion n'eût son importance; il s'agissait de savoir quelle devait être la meilleure interprétation de la loi de 1836 qui, en proscrivant les loteries d'une manière générale, a admis deux exceptions en faveur des oeuvres de bienfaisance et des encouragements aux beaux-arts; on avait à se demander si ces exceptions devaient être maintenues; si dans la sphère supérieure des principes elles étaient compatibles avec le sentiment de la morale publique, si généreuse que fût la pensée qui les a inspirées. Au point de vue des faits, il était permis d'examiner, avec quelque succès, si la loterie des lingots d'or était bien conforme dans son but et dans son organisation à l'esprit de la loi, et si l'autorisation accordée par le gouvernement avait été suffisamment réfléchie. On a bien un peu parlé de tout cela; mais ces limites ne suffisaient pas à la politique militante, et bientôt les attaques exagérées, les vivacités, les incidents personnels, ont donné à la séance tous les mérites de ces sortes d'intermèdes parlementaires. Enfin pour que rien ne manquât à la journée, une crise ministérielle, ou tout au moins une démission importante, a failli sortir du scrutin.--Un retour prudent de la majorité a cependant ravi ce triomphe à l'opposition, mais non pas sans beaucoup de démarches diplomatiques de la part des membres les plus considérables de la droite.

A la suite d'une discussion dans laquelle M. le ministre de l'intérieur avait eu à subir un acte véritable d'accusation fondé sur quelques griefs réels mais affaiblis, à notre avis, par la gravité même qu'on avait voulu donner à des faits secondaires, dont l'exactitude a d'ailleurs été fortement contestée par le ministre, un membre de la majorité a déposé un ordre du jour motivé qui déguisait à peine un blâme formel. --La gauche, qui avait également une formule de blâme toute prête, s'est empressée, avec une très-habile condescendance, de se réunir à cette rédaction.--L'instant était menaçant, et si l'on eût voté par assis et levé, l'ordre du jour motivé de M Gabriel Delessert avait certainement chance d'être adopté.--C'était la démission presque forcée de M. Baroche. Heureusement pour le ministre, quelques voix amies ont demandé l'ordre du jour pur et simple, qui, en vertu de son droit de priorité, a dû être soumis d'abord au scrutin. Il a été rejeté: c'était d'un triste présage; mais durant le vote on avait mieux pesé toute la portée des termes de l'ordre du jour motivé, et de tous les bancs de la droite il a bientôt surgi des rédactions cherchant à effacer autant que possible l'intention de blâme qui ressortait nécessairement du rejet de l'ordre du jour pur et simple, et à adoucir jusqu'à une simple recommandation la censure sévère que contenait la première rédaction proposée. Ce n'est pas sans peine qu'on a réussi: pendant une heure la confusion, le tumulte, les cris ont remplacé toute discussion; tandis que deux ou trois orateurs se disputaient la tribune pour essayer de faire prévaloir leur solution, M. Emile de Girardin parvient à s'en emparer et lit la formule suivante: «La majorité satisfaite passe à l'ordre du jour.» Bien qu'aussi inopportune que peu justifiés, l'allusion était trop directe pour être excusée, et cette fois unanime et spontanée, la majorité pousse un cri d'indignation et inflige à M. de Girardin la censure avec exclusion temporaire.--Comme en définitive à tout drame parlementaire il faut une conclusion, celui-ci, allant peut-être d'un extrême à l'autre, s'est terminé par l'adoption de la rédaction la plus conciliante.

En résumé, la séance de samedi aurait pu être plus sérieuse, plus utile dans la question même des loteries, sinon plus véhémente et plus pittoresque. Pour nous, nous lui préférons de beaucoup le débat qui s'est un peu improvisé à l'occasion de la première délibération sur le projet de loi relatif aux modérations à introduire dans le régime commercial de l'Algérie, en ce qui concerne les taxes imposées en France aux produits de notre colonie d'Afrique. Le public s'en est moins préoccupé que des interpellations qui ont suivi; la presse lui a ouvert, moins généreusement qu'à celui-ci, l'hospitalité de ses colonnes--et cependant il touchait à un intérêt bien autrement supérieur pour le pays: à l'avenir, à la prospérité de cette France africaine, conquise au prix de tant de sang et d'argent. Pour quelques esprits mal disposés, ces sacrifices sont un crime qu'on ne doit point pardonner à l'Algérie et qui concluent à sa condamnation; mais, avec une appréciation plus élevée, les hommes d'État y voient des liens énergiques qui nous attachent invinciblement à l'Afrique. L'honorable M. Dufaure a résumé en quelques paroles chaleureuses, précises, d'une pénétrante éloquence, cette opinion, la seule que puisse admettre non-seulement l'honneur, mais le haut sens national, et il a fait justice aux applaudissements de l'Assemblée, et pour toujours, nous l'espérons, de cet éternel réquisitoire que M. Desjobert fulmine chaque année, depuis bientôt vingt ans, contre l'Algérie, et qu'il avait cru devoir exhumer, une fois encore, au début de la discussion. Nous pensons, comme l'a si bien dit M. Dufaure, que la France a eu raison de persister dans sa conquête; mais, quoi qu'il en puisse être, tout retour sur le pas est désormais inutile; tout s'accorde, notre dignité comme notre intérêt, pour maintenir notre drapeau en Afrique, et certainement le» pays s'associera au vote de l'Assemblée qui, une fois de plus, a déclaré que l'Algérie était désormais une terre française.--La loi sur le régime commercial de l'Algérie, qui forme la première partie d'une série de dispositions sur l'organisation définitive de notre colonie, a pour but de donner à cette déclaration toute la force de la réalité.

Avant d'ouvrir cette discussion sur l'Algérie, l'Assemblée avait définitivement voté le projet de loi tendant à accroître la pénalité en matière d'usure, et la sévérité qu'elle a montrée à cet égard réduira peut-être l'étendue de ce mal, qui, ainsi que le disait un orateur, en certaines de nos campagnes, a causé plus de ruines que dix années de grêle.--Une séance, consacrée à de difficiles et toutes spéciales questions hypothécaires, et des interpellations d'une importance secondaire sur des fournitures de draps pour l'armée, ont fait lundi et mardi à l'Assemblée, après la séance agitée de samedi, un demi-loisir que la féte de Noël a rendu complet.

Nous ne terminerons pas sans réparer un oubli de ces derniers jours: le nouveau système de votation pour les scrutins de division, dont l'Illustration a donné une description détaillée, a été inauguré il y a une quinzaine de jours, et l'intérêt curieux que l'Assemblée a accordé au mécanisme de cette ingénieuse invention, justifie la curiosité avec laquelle nos lecteurs ont dû recevoir la communication que nous avons pu leur en faire à l'avance.
Paulin.

Voyage à travers les Journaux.

Du 20 décembre au 5 janvier, la politique fait silence et la littérature donne sa démission. Pendant cette doucereuse quinzaine, aimée des enfants et des confiseurs, le journal n'est plus qu'une page d'annonces. Il n'y a place dans ce vaste carrousel de la publicité que pour les cachemires, les bonbons, les livres illustrés et les billets de loterie. Nous avons fait bien des révolutions, mais nous n'avons pu encore détrôner les étrennes. Vivent les étrennes! Cette année, M. Capefigue, le brillant homme d'État que vous savez, offre dix volumes in-8° pour la bagatelle de quinze francs. Un franc cinquante centimes le volume, c'est cher au prix où sont les cornets de papier. Puisque la littérature nous échappe, il faut bien nous rabattre sur autre chose et parler de l'Illustrated London News.

The Illustrated London News, ou, pour parler plus intelligiblement à des lecteurs français, les Nouvelles illustrées de Londres, ne sont pas satisfaites de régner paisiblement sur les trois royaumes; ce journal hebdomadaire aspire à la conquête du monde: il veut cueillir les palmes de Charlemagne et de Napoléon! Les feuilles de toutes les nations nous annoncent que ce recueil, inquiet de la tournure que prennent les événements en Europe, est décidé à faire pénétrer en France et en Allemagne ses canards illustrés pour arrêter le torrent des opinions dangereuses, et rétablir, à l'aide de ses découpures littéraires et de sa gravure sur bois, l'ordre si profondément troublé. Depuis longtemps le besoin d'un journal anglais traduit en français et en allemand se faisait généralement sentir. L'Illustrated va se publier on allemand et on français. D'ici à peu de jours, le continent pourra déguster cette fine plaisanterie britannique qui chatouille le palais comme une bouteille de gin, et égaie l'esprit comme un verre de cidre. Il nous sera enfin donné de voir fleurir dans le parterre de la Flore londonienne ces faciles coq-à-l'âne, qui, depuis la conquête des Normands, font les délices des cockneys de la Grande-Bretagne. Innocents Parisiens! Plus innocents habitants de Berlin et de Vienne, vous aviez cru qu'il y avait chez vous assez de gens d'esprit pour vous amuser ou tout au moins vous distraire. Naïve illusion! l'esprit, le savoir, l'élégance, le bon goût, tout ce qui charme et tout ce qui séduit se trouvaient à Londres dans le Strand, paroisse de Saint-Clément Danes. Qui l'eût dit?

Puisque l'Illustrated veut être modestement le dominateur de l'univers, qu'il nous permette d'examiner si le talent de la paire de ciseaux qui préside à sa rédaction justifie ses prétentions cosmopolites. Nous venons de parcourir plusieurs numéros de ce recueil, et nous avouons tout d'abord qu'il nous a été difficile de trouver notre chemin dans ce labyrinthe de faits, de nouvelles, d'événements, de désastres, d'anecdotes, le tout jeté pêle mêle et entassé comme des chiffons dans un sac. Nous ne savons l'effet que produiront sur les lecteurs de Vienne et de Berlin ces épluchures littéraires, mais ce que nous savons bien, c'est qu'il n'est pas un seul lecteur français qui pourra perdre son temps et ses yeux sur ces têtes de clou microscopiques et sur cette littérature plus microscopique encore que les caractères imprimés; quant aux sujets traités dans l'Illustrated, le cadre, nous devons en convenir, est assez varié; il est d'abord question des nouvelles de la cour: Sa Majesté la très-gracieuse reine Victoria est allée se promener hier à Windsor (récit de la promenade), Son Altesse Royale le prince Albert (His royal Highness) est monté à cheval vers trois heures. Puis on raconte l'emploi de la journée du prince de Galles, du duc d'York, de la Royale princesse, de la princesse Alice, ce qui ne peut manquer d'intéresser très-vivement les Parisiens et les Berlinois; après que vient l'énumération des dîners aristocratiques, des réceptions et des raouts. Puis la liste des naissances et des décès des grands personnages; on a également le bonheur d'apprendre que tel jour, à telle heure, le capitaine William Bathurst est arrivé d'Égypte, que le colonel Thompson reviendra le mois prochain des Grandes-Indes avec sa femme et sa fille, et que le vicomte Fielding se dispose à partir pour Rome. A ce sujet, l'Europe ne saura pas sans une vive satisfaction le nombre de voitures qui suivront le voyageur et le personnel de ses domestiques. Détails du plus haut intérêt: les Français et les Allemands de la rive gauche du Rhin, qui sont presque tous catholiques, éprouveront aussi un véritable bonheur à connaître les progrès que fait le protestantisme dans l'Inde et dans les colonies anglaises. Nous saurons le chiffre exact des Bibles qui sont journellement expédiées de Londres pour être répandues par les missionnaires anglicans. Les catholiques qui aiment à rire de leur religion seront enchantés de voir le pape présenté avec des oreilles d'âne, et les cardinaux et les évêques brûlés en effigie. Quant aux faits divers, qui tiennent à peu près les trois quarts du recueil, ils n'auront quelque parfum de nouveauté pour le lecteur continental qu'à une condition, c'est qu'il ne lira aucun journal français, tous les faits, toutes les anecdotes, tous les événements de l'Illustrated ayant traîné dans toutes les feuilles de France avant d'être coupés par l'intelligente paire de ciseaux du Strand, paroisse de Saint-Clément-Danes. Pour ce qui est de la littérature, proprement dite, des voyages, de la critique, des articles de genre, des articles d'art, il n'en est nullement question dans ce spirituel Illustrated, qui abandonne ce genre d'exercice intellectuel à la Revue d'Edimbourg, à la Revue trimestrielle et aux Magazine. L'Illustrated s'est plus appliqué jusqu'à ce jour à parler aux yeux qu'à l'esprit. C'est sans doute ce qui légitime ses nouvelles prétentions à l'empire universel.

Les conquérants du Strand, paroisse de Saint-Clément Danes, voient l'Europe et le monde entier au point de vue de leur paroisse. Pour la paire de ciseaux de l'Illustrated, il est avéré que le Français ne voyage jamais sans avoir un violon sous le bras et qu'il se nourrit de grenouilles. Retranchez le violon et la grenouille, et vous supprimez du même coup toute la plaisanterie anglaise à l'adresse de la France, il ne restera plus à John Hall et à l'Illustrated que Waterloo. Ainsi du reste, l'Illustrated a-t-il à retracer le meurtre de madame de Praslin? il affuble le procureur général de cette époque, M. Delangle, d'une perruque à trente six marteaux. Pourquoi cela? parce que dans la paroisse de Saint-Clément Danes les magistrats portent encore la perruque, et que la paire de ciseaux de l'Illustrated est convaincue qu'un juge sans perruque ne peut exister dans aucune partie du monde. Nous pourrions citer toutes les naïvetés qui fourmillent dans chaque numéro de ce recueil, mais nous aimons mieux attendre l'édition française, qui nous est promise très-incessamment, pour apprécier dans son ensemble et dans ses détails la finesse, le bon goût, l'esprit et l'enjouement qui concourent à la rédaction de ce journal universel... pour les paroissiens de Saint-Clément Danes.