Pourquoi l'Illustrated n'a-t-il pas auprès de lui un Cynéas?--Hé! seigneur Illustrated London News, lui dirait-on que diable ferez-vous quand vous aurez conquis la France et l'Allemagne, qui, je vous le dis entre nous, ne sont pas aussi faciles à conquérir que vous le supposez?--Nous conquerrons la Russie, la Finlande et la Norvège.--Et après'' --Nous ferons une édition en arabe, en slave, en japonais et en cochinchinois.--Et quand vous aurez traduit comme Panurge votre canard illustré en quarante six langues, en serez-vous plus avancé? Tenez, seigneur Illustrated, croyez! moi, vous êtes le marguillier de votre paroisse, les cockneys de Londres ont quelque estime pour vous, comme des cockneys qu'ils sont, restez dans votre boutique du Strand, et ne courez pas à la conquête du monde sous peine de vous casser le nez en passant le détroit, ce qui ferait rire le sacristain et les fidèles paroissiens de Saint-Clément.

C'est qu'en effet de tous les lecteurs, le lecteur français est le plus exigeant; il veut dans un recueil littéraire de la méthode, de la clarté et de l'intelligence jusque dans le choix des sujets qui y sont traités; il va même jusqu'à demander à l'écrivain qui aspire à l'honneur de l'intéresser, de l'esprit, de la distinction et du talent. Ces qualités peu communes se rencontrent généralement dans les revues d'outre-Manche, lesquelles comptent de très-remarquables écrivains. Mais que l'Illustrated nous permette de le lui dire: Pour concevoir l'étrange prétention qu'il affiche depuis quelque temps, il a peut-être eu le tort de compter trop exclusivement sur ses dessins. Les journaux illustrés, il faut bien le reconnaître, ne sont pas précisément favorables à l'écrivain; la gravure attire tout d'abord le regard, et le texte avec ses lignes uniformes fait une triste mine auprès d'un portrait d'une scène ou d'un paysage. Dans cette lutte perpétuelle entre le crayon et la plume, celle-ci a presque toujours le dessous; cependant c'est peut-être aussi un stimulant pour celui qui écrit, de penser qu'il a une difficulté de plus à vaincre en dehors de toutes les autres difficultés. Cette émulation entre la plume et le crayon, vous ne la rencontrerez pas dans l'Illustrated. Là, le dessin seulement existe..... quand il existe. Aussi l'Illustrated, qu'il soit traduit en français, en allemand ou en bas-breton, ne sera-t-il jamais qu'un journal qu'on regardera volontiers, mais qu'on ne lira jamais.

Maintenant que la cause est entendue, abandonnons la paroisse de Saint-Clément Danes et revenons à Paris.

Nous avions eu la bonhomie de croire à la mort du roman-feuilleton; mais le roman-feuilleton a la vie dure; il paraît qu'il va s'épanouir plus que jamais, en dépit du centime supplémentaire de M. de Riancey. Le roman-feuilleton est le Protée moderne; hier il courait les tavernes et professait les belles manières de la Courtille; aujourd'hui il se fait professeur de morale, et pour échapper à la loi du centime il se déguise en mémoires. Voici un journal conservateur, défenseur de la propriété, propagateur de la religion et prédicateur de la famille, qui promet pour étrennes à ses abonnés les Mémoires de Lola Montès, une aimable personne d'un certain monde, qui a fait quelque peu parler d'elle et qui s'est mariée deux ou trois fois par inadvertance, de sorte qu'elle possède à peu près un mari dans toutes les parties du monde connu Le Pays ne se dissimule pas l'audace de la tentative; faire asseoir madame Lola à un tout autre foyer que le foyer d'un théâtre de boulevard, c'est scabreux au premier abord; aussi ce journal, pour expliquer la vente dans son feuilleton de l'ex-maîtresse du roi de Bavière et d'un certain nombre de particuliers, se hâte-t-il de faire remarquer que Lola Montès appartient à la grande famille des Lelia, que les Lelia ont leur poésie sauvage, etc., etc., et que rien ne sera plus moral au fond que la propagation de ces mémoires, destinés à initier les mères de famille à l'existence légère de la plus légère des danseuses: si après une explication aussi suffisante, les conservateurs ne se trouvent pas suffisamment détendus et protégés par un avocat qui comprend si bien les intérêts de ses clients, il faut avouer que le Pays n'aura plus qu'à donner sa démission de journal défenseur de la religion et de la morale, et qu'à abandonner la société à ses ennemis.

Ce n'est pas tout; comme Lélia n'est pas précisément un ouvrage d'une orthodoxie universellement admise, le Pays met en avant, pour la justification de son cadeau d'étrennes, l'autorité de saint Augustin, de saint Augustin, cet homme le plus homme qui ait jamais existé! Voilà donc madame Lola, cette femme la plus femme qui existe en ce moment, placée sur la même ligne qu'un illustre Père de l'Église, sous prétexte de scènes d'alcôve à étaler sous les yeux du lecteur; puis comme si ce n'était point encore assez de cette énormité sans exemple, l'écrivain du Pays a grand soin de rappeler que beaucoup de femmes ont cherché la célébrité sans avoir eu le bonheur de la rencontrer comme la ci-devant favorite bavaroise; cela signifie en bon français que toutes les femmes n'ont pas été assez heureuses pour distribuer des coups de cravache à des gendarmes prussiens, pour épouser un candide M. Heald quand elles avaient déjà un infortuné M. James, et pour faire passer la rue dans leur chambre à coucher! Espérons que les lectrices du Pays profiteront de l'exemple de madame Lola, et que nous aurons bientôt toute une génération de femmes célèbres! Pour moi, je demande qu'on me ramène au Chourineur.

En vérité, quelle étrange idée se font donc de leurs abonnés certains journalistes? Le Pays n'a vu, dans la publication des Mémoires de Lola Montès qu'une spéculation. Il a spéculé sur le scandale et sur la curiosité imbécile. Je sais bien que madame la comtesse de Lansfeld vient d'ouvrir tout dernièrement ses salons dans lesquels se pressent, à ce qu'on m'assure, les plus fanfarons défenseurs de la famille; on va même jusqu'à dire que des lions sur le retour se disputent la possession de ce coeur aussi vaste qu'une place publique; cependant, si les Confessions d'un personnage aussi peu intéressant que cette danseuse éreintée et effrontée pouvaient augmenter la clientèle d'un journal, il faudrait induire de ce fait que la société française est en proie à la plus effroyable des maladies, à la maladie de l'impudeur.
Edmond Texier.


La vente au profit des Polonais malades et indigents aura lieu du 26 au 31 courant, rue Basse-du-Rempart, 26, dans les salons que M. Odiot a généreusement offerts pour cette bonne oeuvre. On y trouvera un grand assortiment de nouveautés, broderies, tableaux, cristaux, porcelaines, bijoux et objets pour étrennes.

Les dames patronnesses ont l'honneur d'en donner avis au public. Elles espèrent que les personnes bienfaisantes voudront bien contribuer à soulager tant d'infortunes et honorer la vente de leur présence.

Tout envoi d'argent ou d'objets pour la vente sera reçu avec reconnaissance par les dames patronnesses et par la princesse Czartoryska, présidente de la Société de bienfaisance des dames polonaises, rue Saint-Louis-en-l'Ile, 2, hôtel Lambert.